Rouge

cinabre
Cinabre

Rouge est humain. Par le sang, par le désir qui l’anime sans cesse, l’homme est dans le rouge de sa naissance jusqu’à sa mort. Les yeux fermés, tournés vers le soleil, la lumière explose non pas en blanc  mais filtrée par la peau où circule le sang. Les yeux clos, la lumière nous illumine en vermillon et cela conditionne notre existence.

 

L’homme rouge, tragique. C’est le crime, le sang versé. Crime crapuleux, crime d’état, la violence frappe et le corps se fissure, laisse échapper son souffle, des fluides disgracieux mais surtout, plus frappant que tout, notre précieux sang. Forcément, cela inspire ! Les révolutions s’insurgent en rouge, les totalitarismes écrasent en rouge, et la littérature de l’héroïsme baigne dans le carmin des exploits virils, forcément mortels, toujours fatals. Depuis Achille, demi dieu si solaire, versant le sang d’Hector sur le sable aux portes de Troie, jusqu’à Colin,  tout petit homme vaincu par l’absence de rêve dans l’Ecume des jours qui fait pousser des roses sur les fusils,  le rouge est marié à la guerre, tout comme la guerre semble chevillée à l’homme. Même le refus militaire de Vian est rouge car c’est dans le rouge que l’arme porte la mort, là se tient le symbole. Le sang coule, dedans puis dehors.

Mais le rouge des hommes a aussi trouvé, parfois, le chemin d’une élévation moins guerrière. Chrétien de Troye prête au tout jeune Perceval une méditation contemplative à partir de la neige et de trois gouttes de sang, dans lesquelles sont préfigurés à la fois l’élévation à laquelle il est destiné et les sacrifices qu’on attend de lui.  La transcendance pointe son nez. Ce rouge-là devient une possible rédemption au travers d’une innocence qui, bien qu’érodée par l’expérience de la vie, ne perdra ni sa force ni sa pureté. A l’apogée de la Courtoisie, le rouge de la blessure jette un pont littéraire entre l’homme et son dieu. C’est l’élégance de notre faiblesse devenue force et grâce. C’est peu de chose cependant face à la puissante église qui, elle aussi, a aimé le rouge.
La robe empesée des cardinaux, en éloignant les hommes de l’amour pour mieux les ancrer dans le terrestre signifie en quelque sorte l’abandon de la transcendance. C’est le rouge du pouvoir, héritier de la pourpre impériale romaine et annonçant à qui aurait été assez stupide  pour  l’ignorer que le royaume chrétien est avant tout séculier, n’en déplaise aux gardiens du dogme.

urssGuerre, religion, que reste-t-il ? Dictature ? Ah, là on ne trouve aucune grandeur, mais de ces deux sources, militaire ou religieuse, est né le despotisme. Qu’il s’agisse de dictature ou d’inquisition, le sang, encore lui, a coulé à flot et qu’on se souvienne du rouge des drapeaux soviétiques, de la svastika sur fond rouge des nazi ou du petit livre rouge de Mao, on voit combien Rouge fut dévoyé afin d’inspirer une image calibrée de la force. On a appris à craindre cette couleur tout en s’empressant d’y placer l’espoir révolutionnaire et je me  demande, si  au bout du compte, notre propension à l’espérance n’a pas fini par accepter la dictature du rouge, comme s’il représentait  le nécessaire consentement à un sacrifice avant qu’adviennent des jours meilleurs. La chose politique, qu’elle soit laïque ou religieuse, est toujours salie par le rouge de violences indignes. C’est le péché d’Abraham en quelque sorte. Le rouge sacrificiel du résistant fabrique aussi bien le martyr que le bourreau, et  cette paire indissociable perpétue les haines et les guerres.

Cela fait une boucle. Le mal, cette violence incontrôlable et comme surgie de nous-mêmes est le dévoiement de la force brute qui pulse en nous et nous fait vivants. Il nous précipite dans la peine; l’Histoire est remplie de chapitres écrits en rouge avec le sang des hommes acheté à bon marché, soit par la force, soit avec des idéologies mensongères.

Pourtant, il n’y a pas que cela. En raison même peut-être de sa proximité avec l’horreur, le rouge a aussi servi  la vie, et plus encore la beauté. Ceci au point qu’en Russe ancien, le même mot signifiait « rouge » et « beau ». La Place Rouge chère au cœur des moscovites  est une erreur de traduction, un anachronisme en quelque sorte. Elle est un peu rouge, certes, mais surtout belle aux yeux de ceux qui la conçurent. Le rouge est beau, et même notre bien aimé petit chaperon rouge se désigne, de par la couleur de sa capeline, comme éminemment désirable. Enfant coquelicot, elle est la jeune fille interdite, celle qui surclasse tous les désirs.

chaperon

Car parler du Rouge amène bien sur à parler des femmes.  Encore une fois il s’agit de sang  et d’un rouge périlleux d’une certaine manière, lié à la naissance et à la mort. Mais cela reste notre nature. On peut considérer que notre mortalité est une tragédie, notre fragilité face aux périls de l’existence aussi, mais c’est néanmoins ce que nous sommes. Invincibles, invulnérables, nous ne serions plus humains mais divins – ou robots, peu importe. La présence des femmes rappelle à chacun que le processus de la vie aussi commence dans le rouge de la naissance. Pour ma part, je vois en cela une couleur moins flamboyante que la pourpre impériale ou le rouge tragique des guerres. La vie  est pleine de terre, de poussière, de sueur et le rouge des naissances n’échappe pas à cette loi des mélanges. C’est même sans doute grâce à elle que nous sommes propulsés dans le monde des couleurs et des sons, dans la vie.

La misogynie judéo-chrétienne est-elle liée au déni de cette « impureté » ? Il a fallu transcender les choses pour les rendre spirituelles et acceptables, littéraires mêmes. Par rejet autant que par volonté de pouvoir, Le discours religieux a bel et bien associé le sang versé en tribut à la vie par les femmes à un danger, à quelque chose d’impur. Danger de la séduction, danger de la chute. Le discours n’a pu s’accommoder  de la matière brute qui nous compose sans la travestir.

L’interdit sublimant le désir, le voici transformant les choses les plus simples en une grandiose parade amoureuse pleine de vermillon et de carmin, dans toutes les déclinaisons de la passion. La rose rouge de Carmen, celle si capricieuse du petit prince, la rougeur vénéneuse du camélia de la dame du même nom… Le rouge a transformé la femme une héroïne tragique qui meurt souvent, car l’amour ne saurait se satisfaire de simplicité. Le Grand Amour est l’Impossible Amour, dans lequel la femme entraine son amant, parce que, on y revient une fois de plus, Rouge est mort, superbe mort, musicale mort, mais fin tout de même, et défaite.

Que dire de cette ambivalence ? Vital et mortel à la fois, le sang s’est accaparé la couleur qui le caractérise faisant d’elle le symbole de tout et son contraire. Rouge est promesse de félicité et d’apocalypse.  Rien n’illustre mieux cela à mes yeux  que les plages de Normandie. Quand j’y allais contempler les grands incendies de soleil couchant, j’étais émerveillée. Tant de beauté coupait le souffle. Et puis un jour, j’ai lu une lettre écrite au lendemain du 6 juin 1944. Il y était dit que ce jour-là, la mer  était rouge tant le sang des hommes l’avait noyée. Depuis, les deux images se mêlent sur le ruban des grèves, la beauté parfaite de la nature, et la détresse absolue des hommes.

Rouge est humain n’est-ce pas ? On y projette tout de sa vie ou presque. C’est le miroir des émotions. Il habille les femmes, resplendit dans les rubis,  enivre dans l’arrondi des verres, réchauffe et réconforte dans le rougeoiement des braises en hiver. Rouge, c’est notre intimité, les secrets de chacun, à la fois semblables et uniques. C’est un mythe à lui tout seul, un paradoxe entre mensonge et réalité.

Pour en finir, provisoirement sans doute, il reste heureusement le rouge compensatoire des excellents vins, qu’ils soient de Bordeaux, de Bourgogne, d’Italie, d’Afrique ou de Californie.  Il reste ce rouge sombre et goûteux qui lui aussi manie le paradoxe, réveillant ou anesthésiant l’esprit selon ce qu’on attend de lui, selon ce que nous sommes. Mixte, ravissant indifféremment hommes et femmes par la finesse de son bouquet, le vin a le mérite de réconcilier l’homme avec un sang venu cette fois de la terre, plus sombre que le sien sans doute mais pas moins riche de possibilités. Le rouge du vin ouvre la porte à une forme de liberté qui s’affranchit des codes de l’héroïsme et de la vertu. On peut  noyer dans le bordeaux toute la rigueur de la pourpre et troquer la grandeur contre un peu de folie, et ça, c’est bien.

LZ

Brun

teintebrun-macchiatoBrun est fasciste mais brunes sont les femmes du sud, ocre est convivialité et marron a la douceur vernie des fruits du marronnier qui déformaient mes poches dans mon enfance.
L’histoire a chevillé dans nos mémoires une idée de morosité à la couleur de la terre, peut-être parce qu’on y ensevelit nos morts. Les obsèques ont pour armoiries le gris et le noir, teintés de la terre en hiver – c’est toujours une forme d’hiver que mettre en terre le corps de ceux qui furent. La nudité, le froid, les arbres dénués de leur parure après l’enchantement flamboyant de l’automne, tout dans l’hiver tire le brun vers le noir de la nuit et de l’oubli.

On peut se demander pourquoi le brun sied-il si bien aux méchants ? Pourquoi le sombre si semblable à une inhumation a-t-il séduit les fascistes ? Brun est presque noir. Il est austère, il a la rugosité sans fioriture de la bure et du travail ; brun ne promet une dureté sans tendresse à nos imaginaires et le brun fasciste a été porteur d’une promesse mensongère de probité et de tradition, un faux rempart dressé devant le rouge que l’espoir révolutionnaire faisait bouillir dans la marmite plébéienne.

Dans l’esprit des gens, était-il une valeur refuge ? Les tuniques brunes les renvoyaient-elles à la noble aspiration de la Réforme, laquelle ne faisait que reprendre un combat plus ancien encore ? Car avant Luther, il y avait eu l’Italie. On parle de l’or bien sur, mais le brun a aussi ses lettres de noblesses, et la bure franciscaine les lui avait données. La robe marron avait la beauté et la grandeur d’un désir transcendant. Elle s’était, par sa simplicité, détachée des prétentions de pureté d’ordres plus blancs, mais plus salis aussi. Pauvres les moines, pauvre le textile, donc brun.
Brun est la couleur de la misère et approcher de la pauvreté par le biais d’une authentique ascèse, c’était déjà une forme de sainteté.

Il y a des excès, bien sur. A trop en faire on tombe dans l’exhibitionnisme mais rien, malgré tout, n’a jamais éradiqué la vérité brune de la poussière sur le corps desséché des miséreux à travers les âges.

Les anonymes et les sans-noms ont aussi leurs grâces pourtant. Compensation sans titre, certes, mais universelle. Les grecs ne s’y étaient pas trompés. Ils avaient prêté à la terre l’un de leurs dieux les plus turbulents, un bouc à la robe couleur de sol. Pan, double dévergondé de la fière Perséphone en quelque sorte, qui s’emploie à faire pousser de la terre non pas ce qui nourrit sagement, mais ce qui enivre jusqu’à la folie. De l’ocre jusqu’au marron foncé, il a entretenu dans les plis de la terre antique la foule des nymphes, des dryades et des satyres, consommant la vie sans soucis d’ordre ni de raison. Nul richesse pour Pan, seulement une existence à pleine main avec, les jours de fêtes, Dionysos à sa table tirant son meilleur vin de ceps noueux. L’âme de la terre s’épanouissait sous les pas d’un dieu fou dont le seul luxe avait la couleur pourpre des vins qui ravissent et le corps et l’esprit.bois-ceramique-03
Par quelle miracle la vie brute devient-elle l’essence de la joie, de la fête, de l’art de vivre ? Le rêve sans doute. L’homme sans haute naissance œuvre au plus simple et invente l’Art quotidiennement. Bruns sont les meubles les plus simples, bruns sont les bancs pour les invités, brunes sont les tables dressées pour le repas, que l’or des vernis conduit jusqu’aux portes de la blondeur.

Brun devient chaleur et depuis nos premiers pas, nous savons que marron n’est pas une seule couleur mais cette infinité de teintes sur laquelle nous posons nos mains, qui accueille nos affaires, qui nous entoure et nous protège.

Marron les souvenirs parfumés à l’encaustique avec, dans un rai de lumière, la danse des poussières en suspension. La puissante cire qui ressemble au miel transforme le meuble sombre en artefact brillant et doux au toucher. Marron est une couleur tactile plus que toutes les autres. Elle évoque la rampe de l’escalier usée par des centaines de mains, la commode et son grain irrégulier vibrant sous la pulpe des doigts et son trésor de foulards. Marron, c’est toutes ces textures, les raccords parfois fatigués entre les planches, le parquet qui grince, les lattes dont on sait lesquelles sont disjointes, lesquelles sont encore solides sous les pieds. C’est aussi ces efforts de réparations sur l’objet auquel on tient, sur le meuble qui n’a de valeur que dans notre cœur.

Brun nous accompagne tout au long de notre vie, discret, presque invisible. Le revendiquer pour d’autres gloires, c’est une forme de trahison. Il a la saveur de l’utile, du quotidien. C’est le bois, la magie de l’ébénisterie dans nos vies. Brun n’est pas loin de l’or si on y songe. C’est la terre transmuée par l’homme.

C’est la couleur de notre humilité et du partage que la nature consent à faire avec nous.

LZ

Vert

Vert est dehors. Couleur de l’extérieur. Vert hors les murs, végétation, pousse et croissance. C’est vivant, proliférant et quand le vert disparaît, c’est à chaque fois une petite mort.

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Vert hante les saisons, mais c’est aussi en soi. La sève incolore de l’arbre est une promesse de verdure pour plus tard, et la sève métaphorique qui fait croître en soi réflexion et pensée, pousse en avant les désirs et les élans.C’est ce camaïeu qui mosaïse nos esprits et nous guide dans la contradiction du sens.

Nous, pulsions et pensées, contradictions souvent. Du fait de ce paradoxe, nous créons. Toute notre vie se place alors sous la bannière du Vert, loin devant, hors, hors de soi, hors de tout, en quête, constamment.

Il n’y a rien de vert chez moi. Du vert peint sur les murs serait un mensonge, il ne ferait que blêmir nos visages et révéler la pâleur des moisissures nées de l’enfermement.

Quelques plantes font entrer la fraîcheur des palmistes dans le salon. Mais petits, mais réduits. Ils me rappellent qu’ailleurs le vert œuvre en silence à l’explosion de la couleur. Quand fleurit l’orchidée, toute fragile, toute tremblante dans son nom latin, ses feuilles mornes deviennent parade tendue vers la pourpre, le blanc, l’or et le mauve.

Le vert est alchimiste, il fait transiter la couleur depuis le plus sombre de la terre vers la lumière. Il fait voyager l’aveugle chimie des sous-sols à travers chaque fissure de roche, chaque grain de la terre, et conduit avec obstination vers un avènement de lumière. Même dans l’eau muette des mares, il est culture et fusion; il crée pour d’inconscients insectes tout un théâtre de chasses et d’amours violentes mais à une échelle qui nous tient à distance.

Il y a quelque chose de si profondément étranger dans tout ce vert que nous le combattons depuis toujours avec la pierre, le sable, le bois. Nous bâtissons des nids hors-vert. Si être homme a commencé dans le lit végétal, depuis, nous fuyons jusqu’en des cités d’acier-cristal où, rassurés, nous nous érigeons régisseurs en verdure. Nous sommes devenus jardiniers pour échapper à la profusion et avons accouché de maçons.

Vert est l’ennemi, vert est une guerre et maintenant, souvent, vaincus par nos propres assauts, nous pleurons sa mort jusque dans nos rangs. Magiciens sans poésie, nous triturons cette ancienne chimie jusqu’à d’irrémédiables destructions. Peut-être existe-t-il, au-dessus des ingénieurs, un maître sans visage mais qui maîtriserait la palette du kaki à l’émeraude et peut-être saurait-il la faire rejaillir des profondeurs forestières mais souvent, un grand silence gris s’étend sous l’ombre de notre ignorance, pour longtemps.

Ailleurs, d’autres pourtant avaient su choisir une voie plus verte. Ils avaient appris à sinuer entre les éléments de nature sans pour autant les anéantir mais nous les avons à peine vus, et à nos yeux, ils furent aussi insignifiants que des fourmis. Sauvage fut synonyme de vert et nous ne nous en doutions pas.

Aujourd’hui, je vais souvent le long de sentiers qui, par endroit, parlent encore l’antique langage d’une Terre sans hommes. La roche y révèle, écrite dans ses plis, l’histoire multicolore d’avant toutes les histoires, et la moindre ponctuation de ce récit sans âge est mousse, lichen et graminée. Le vert n’a pas renoncé. Même traqué, il reste conquérant. C’est sa nature. Le silence de notre finitude ouvre sur une lande parcourue de vagues végétales. Le vent y propage le parfum de la terre, fertile à jamais.

LZ

Roquefixade

roquefixade-hiver

 

Par des chemins détournés j’ai marché jusqu’au dessus d’un château disparu
tout là-haut
et, posée, sur un récif dans le ciel
J’ai entendu s’éteindre la rumeur perpétuelle du commentaire

J’ai oublié les juges intarissables, hérauts du malheur
et la voix intérieure qui psalmodie les doutes
Vues de loin
Les ruines n’étaient que des pierres
rendues au paysage

J’ai regardé la fébrilité du monde
le tremblement de toutes les choses
l’instable
J’avais vue hors de l’urgence qui nous ravage

Quoi ?
Famines, guerres, ces maux trop grands
– il  faut tout l’esprit en action pour comprendre
mais des cris échappent toujours à l’entendement –
Le rouge du sang coule longtemps après qu’on est passé à d’autres misères

Quoi d’autre ?
Les vieux aux portes de la mort
peur ou la paix en sautoir
pour accueillir la dernière étrangère

Et puis ce jeune homme au seuil de la vie,
ses peines d’enfance repliées dans sa besace
Il l’ouvrira plus tard – ne le sait pas encore –
Il s’avance vers demain et ça le fait sourire

Je suis restée dans la montagne
et j’entendais la respiration lente des pierres
un ton plus bas que tout
plus bas que l’agitation des hommes
que la chasse des prédateurs
J’entendais la course des fourmis
le chant des atomes
et, juste en dessous
le souffle de la Terre

C’était à cet endroit
au centre de nulle part
l’exact milieu de soi

Le chaos s’épuisait

Les malheurs s’effritaient
Ils traçaient le passage des mots
(nés d’une écriture venteuse mais cursive)
et l’histoire allait devant eux

L’essoufflement du bruit n’entamait en rien le silence
et la vie
la vie poursuivait son murmure

LZ

Bleu

Bleu. Commencer par le bleu car c’est notre origine. C’est nous, c’est moi. Bleu c’est et le ciel et l’eau, c’est l’eau parce que le ciel et au-delà du bleu, il n’y a plus que de la nuit.

Bleu est un absolu. Si on recherche la pureté, on peut commettre l’erreur du blanc mais droit devant, plus forte, plus attirante encore est la densité du bleu.

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Yves Klein, proposition monochrome

À la racine, il y a l’outremer. La pompe animale qu’enserre ma poitrine envoie jusqu’aux extrêmes de mon corps de l’outremer avec la puissance d’une marée et comme elle, c’est inlassable. La couleur ne tarit pas. Elle n’est que force. Seule s’épuise lentement l’énergie et le mouvement.

Outremer, c’est aussi cette trace marine dans le bleu au sortir des nuits abyssales. Quelque chose venu d’ailleurs, hors du champ déterminé du bleu. C’est au-delà de la couleur mais tout est là, varech, limon, puissance décomposée des roches, l’odeur du sel aussi et, sur la palette du monde, l’alchimie de la première eau prend nom, forme et densité.

On sculpte l’outremer. On pétrit par la main et l’esprit bien plus que la de pâte-couleur. Le meilleur de l’humain est teinté de mer sans fond par temps d’été, brûlure et froidure. Un peuple tout entier chante en lui, roulé par les courants des profondeurs. Dans les fleuves masqués des fonds sans lumière coule une vie inéluctable, une vie d’avant la vie.

Être fidèle. On en revient à cela. Le bleu sans fin m’appelle tant que reste un souffle de vie en moi. Dans la détresse aride du désert, dans l’épuisement des sentiers de montagne, loin au dessus du monde, sous le couvert moite des terres végétales, je m’abîme dans l’intensité du bleu, je prie une divinité qui n’a ni visage ni contours mais qui répand son azur entre chaque cellule vivante. Un pas après l’autre, j’avance et puise à la une pile indigo qui m’anime, jusqu’au plus haut, jusqu’au plus loin.

Revenir des profondeurs, c’est répondre à l’appel d’un bleu toujours plus transparent. Les colosses océaniques le savent, eux qui explorent les eaux de leur chant limpide, et sans cesse nous venons, comme eux happer cette goulée de lumière, cet azur crevé de soleil, quand le morne menace de nous engloutir.

Il n’y a pas de mensonge possible. Le bleu est dans le regard. Il ignore l’iris de l’œil et traverse la vision, jusqu’au revers des apparences.

Même loin de toute couleur, même dans le plus obscur des enfers, il reste une touche de cœur et, à n’en pas douter, elle est bleue.

LZ

Pourquoi un blog ?

Si j’en crois les définitions trouvées ici et là, l’anglicisme blog n’est rien d’autre qu’une sorte de carnet, journal, tenu sous une forme numérique et rendu publique. C’est donc un journal intime public. Bel oxymore !

En ce qui me concerne, journal intime n’est pas franchement approprié, je n’ai jamais réussi à me tenir à cet exercice. Mes carnets papiers sont davantage le brouillon (confus pour un œil étranger) de tout ce qui me traverse la tête, y compris les rendez-vous avec le percepteur ou la liste des courses. Nous sommes loin du journal de Virginia Woolf.

Non, le blog est pour moi une sorte de laboratoire et de vitrine à la fois. Peut-être n’est-il pas très judicieux de mettre en vitrine ce qui nécessitera forcement de nombreux remaniements avant de trouver une forme à peu près satisfaisante, du moins à mes yeux. Néanmoins, c’est un élément de communication, d’échange, qui permet de montrer le travail en train de se faire.

J’aime les livres. J’aime les publications achevées, les écrits finis et dont on pense qu’ils ont atteint une sorte d’apogée. J’aime aussi cependant savoir comment on en arrive là. Rien n’est moins évident pour moi, et je me demande comment chemine l’esprit d’un auteur qu’on suit de livre en livre. Entre celui-ci et celui-là, que s’est il passé ? Non pas quels détails croustillants de la vie privée puis-je découvrir, mais comment l’écriture s’est-elle transformée ? A quel moment le style-a-t-il changé ? D’où vient ce glissement infime ? Dans quel texte apparaît-il  ?

C’est cela. Suivre dans une régularité libre celui où celle qui écrit ce qui nous parle. C’est un lien, distant, certes, avec un public toujours inconnu. C’est donc intime, mais de cette intimité propre à la lecture et à l’écriture.

atelier

Le blog, le cybercarnet comme le propose l’académie, c’est un cyber-atelier, et j’aime bien la connotation artisanale qui habille le terme d’atelier. Je suis un petit poète (j’ai du mal à féminiser le mot), un artisan du mot et je rabote, tourne et retourne mes textes longtemps avant de les proposer à un éditeur.

Les publications sur Facebook, la grande brasserie mondiale des rencontres, sont une formule simple et pratique certes, mais je m’en lasse et surtout, elles ne me semblent pas adaptées à la littérature, même une littérature-confetti comme ce que je peux proposer. On y trouve les pages dites « publiques », bien sur, mais elles sont plutôt faites pour de la promotion que pour de vraies propositions littéraires (sans prétentions, attention !). Sur la Face du bouc, on n’a pas le temps, par définition. C’est un lieu de passage, de surf, qu’on arpente avec une certaine distraction, et ce qu’on y publie, d’une certaine manière, s’y s’y noie dans une offre pléthorique hyperactive. Il me faut davantage de lenteur en somme.

Cette nouvelle tentative de blog (il y a déjà eu une assez longue aventure de ce genre sur la plateforme Hautetfort, pour ceux qui s’en souviennent), ma foi, c’est un laboratoire, un lieu ou bricoler tranquillement le mot et la phrase, bref, un lieu de plaisir et de réflexion.

LZ