Montségur (4)

Un soir en descendant vers l’un des rares cafés du village, j’ai croisé l’aimable guichetière et l’une de ses amies papotant sur le pas d’une porte. Je n’y avais pas pris garde, et si elles ne m’avaient pas hélée je serais passée sans les voir. Après m’avoir demandé comment se passait mon séjour,  après avoir brièvement échangé quelques remarques sur des lieux qu’elles connaissaient mieux que moi, elles m’ont proposé de les retrouver dans la soirée sur les bords du Lasset pour un pique-nique nocturne et improvisé. Pourquoi pas ? Je n’avais fait la connaissance de personne dans le village, mais un intermède sociable était une idée attirante. J’aimais la simplicité redevenue ma norme en quelques jours. Sortir avec de parfaits inconnus en faisait partie. Rien ne m’y obligeait, rien ne m’en empêchait. Simple. J’ai dit oui.

P1010491Il faisait bon. Les uns et les autres avaient apportés à manger et à boire (pas mal à boire). Il y avait un guitariste, un tout jeune homme atypique et intelligent, une femme très effacée venue à pied, un autre homme, deux filles, non, trois, des générations mélangées, des genres différents. Converser avec ces inconnus comme avec de vieux amis avait quelque chose d’étrange. Une part de moi restait à distance. Ce n’était ni de la méfiance ni de la défiance, plutôt une distance amusée. Je me regardais prendre plaisir.

Comment est-ce venu ? Je ne m’en souviens plus. Elle et moi avons fini par parler de nos lectures. Elle s’était d’abord inquiétée de savoir si mon séjour, qui tirait vers sa fin, s’était bien passé. Nous avons certainement parlé de montagne et d’itinéraires puis, de fil en aiguille, de lectures. Il y avait une éternité que je ne parlais plus de livres à personne, non pas faute d’interlocuteur mais parce que ça déplaisait. Cela faisait partie de ce quotidien sus contrôle qui m’était devenu si douloureux. Parler de livre avait été transformé par une étonnante distorsion en indice d’égoïsme alors que, bien sur, c’est du partage. Je te fais part de ce que j’ai aimé et peut-être que toi aussi, si tu lis ça, tu y trouveras le même plaisir, les mêmes réponses. Je te raconte ce que tu n’as pas lu pour t’en donner un aperçu. Tu me parles de ce qui te transporte, de ce qui t’a déçu, de ce qui te touche et de ce qui te laisse de marbre. Un échange. On tombe d’accord sur un titre, un auteur, ou pas. On se connaît par ce qu’on lit, et en même temps on ne se connaît pas, parce qu’on est plus que ça. J’avais oublié. Dans la nuit, c’était une vraie conversation, fluide, comme je n’en avais plus eu depuis longtemps où alors seulement au compte goutte et en catimini.

Elle m’a dit plus tard que c’est à ce moment là, sans me connaître en rien, qu’elle a senti un changement. Là, à cet instant précis, elle est passée d’une discussion avec une inconnue à la conviction que C’est elle (moi !).  C’était presque brutal. Dérangeant sans nul doute et déstabilisant. Pourtant, elle n’a pas eu envie de s’en défendre. Est-elle « tombée » amoureuse (Boum !) ? Elle s’est laissé glisser comme si c’était naturel, la seule chose à faire.

vg cielChacun ayant bien bu, personne n’ayant envie de rentrer, quelqu’un a proposé d’aller voir les étoiles au château. Le Lasset est le point le plus bas du village, le château le plus haut. Nous nous sommes finalement transportés jusqu’au parking, à mi-hauteur. A plusieurs et malgré l’alcool, nous retrouvions les  constellations et pour moi, regarder le ciel du nord, c’était rentrer à la maison. Les étoiles de la nuit australe sont magnifiques. C’est écrit, et c’est vrai. Au sud de l’équateur, elles resplendissent et certaines constellations ont à mes yeux une valeur de rareté exotique. C’est quelque chose de se dire qu’on regarde le nuage de Magellan ! La voie lactée dessine un ruban scintillant au milieu du ciel. Le Sagittaire est le flamboyant berger des milliards d’étoiles qui la composent et le Centaure galope en traversant un fleuve de lumière. A Montségur, je retrouvais les Ourses, le Taureau et Aldébaran la double, Orion le chevalier arbitre de l’équateur céleste. C’est vraiment comme rentrer chez soi. Même si c’est plus petit, même si c’est moins luxueux, c’est chez soi. Nous comptions les étoiles filantes. Oh la belle ! Là ! Et là !

Nous étions tous couchés sur une grande bâche étendue dans un pré caillouteux. Elle était à côté de moi  espérant que je lui prenne la main. Que je la voie.

(A suivre…)

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Montségur (3)

Lors de ce premier jour et après l’éblouissement du matin sur la montagne, je suis allée visiter le musée archéologique du village. Enfin, musée… Vraiment un musée à l’ancienne, avec quelques vitrines, panneaux et vidéos. Peu de chose en vérité. Pourtant ce musée vieillot était la clé de mon séjour. J’y ai fait la rencontre de celle que j’ai qualifiée le soir même dans mon carnet de « jeune femme du musée », et qui était en réalité guichetière. Guichetière. Telle était sa qualification, selon son contrat et ses propres mots. Aurais-je imaginé qu’il existait encore des guichetiers et guichetières ? Honnêtement, non. Pourtant, dans tous les lieux qui se visitent moyennant paiement, il semble qu’ils soient là. Le mot a un je ne sais quoi de démodé à l’oreille. Et « guichet » ? C’est le diminutif médiéval de  » l’huis », la porte. Le guichet, à l’origine, est la petite porte dans la grande, la monumentale, celle qui scelle une grande bâtisse, voire une forteresse, et qu’on ouvre moins volontiers. Le guichet est le passage ordinaire. Le guichetier est le passeur. Il l’autorise l’accès et le concrétise en ouvrant la porte. On ne saurait mieux la décrire.

onetJ’avais en tête de randonner dans les environs. Je cherchais donc dans la minuscule librairie du musée un peu d’inspiration pour mes itinéraires futurs. J’ai demandé conseil. Bien m’en a pris : Je suis ressortie avec des idées de balades et des bâtons de marche prêtés le soir-même.

Pendant une douzaine de jours, j’ai crapahuté dans les montagnes, seule, maîtresse de mon temps, de mes choix. Montségur offre peu de distractions, ça me convenait très bien. Un petit bistro assurait quelques bières ou tasses de café, fort nécessaires quand j’avais l’impression de devenir trop complaisamment un ours, mais il n’y avait rien d’autre. De vieilles pierres, la forêt, la montagne et la solitude. Chaque appel téléphonique n’était qu’une pollution dans le silence et la paix des hauteurs. Il y en avait peu mais toujours chargés de rancœur. Je déposais à chaque fois soigneusement ce bagage triste sous la pierre d’un cairn avant de poursuivre, plus haut, puis de redescendre, allégée.

L’entraînement du corps a-t-il un effet sur l’esprit ? Mens sana in corpore sano ? Mes pensées retrouvaient de la souplesse. Elles voltigeaient vers les ruisseaux et attrapaient de belles truites au phrasé arc en ciel. J’ai écrit ces jours-là des pages sans importances mais qui avaient la douceur d’un vêtement qu’on redécouvre. Un qui se serait glissé derrière la pile de ceux qu’on enfile tous les jours, utiles, et on contemple comme pour la première fois le moiré d’un satin de fête, familier et exceptionnel à la fois.

Dans ce vêtement de mots, je me suis retrouvée. Non pas plus géniale ni plus inspirée, juste moi-même, libérée d’un regard qui juge et prête des intentions, libérée d’une surveillance – extérieure  à l’origine mais que j’avais fini par endosser au point de tout mettre en œuvre pour m’y conformer. Fi du jugement de l’autre ! Mes tartines redevenaient de simples tartines, mes bonjours de simples bonjours, le  café du café, mes silences de simples silences. La montagne ne me regardait pas, je l’en remerciais à chaque pas, à chaque halte.

Au cours de mes randonnées, j’ai vu de magnifiques points de vue, de drôles de champignons, des cailloux dangereusement fissurés, des parois vertigineuses, un arbre-dragon couché dans une forêt fraîche, des charognes couvertes de mouches, des cascades aux airs de premier matin du monde.P1010388 J’ai croisé des randonneurs sportifs, d’autres poussifs, des espagnols, des anglais, des familles, des solitaires, des groupes de potes. J’ai partagé des sandwiches avec des jeunes garçons qui écoutaient du rap sur une table de pique-nique, j’ai fui des familles qui houspillaient leurs enfants. J’ai fait des ricochets dans l’eau, parlé avec une très jolie fille encore toute chiffonnée de sommeil au sortir de sa tente plantée au pied du saint Bart, encouragé un papi et son petit fils qui portaient le barda de leur bivouac sur le dos en soupirant fort : « C’est encore loin le lac ? », parlé photo avec deux amateurs face à un synclinal gris, noir et jaune, rêvé d’escalade au pied de falaises équipées. J’ai visité d’autres châteaux, en ai contemplé quelques uns de loin en songeant à ce que pouvait être l’état d’esprit des gens en ces temps de terreur religieuse et politique, à ce qui les poussait à construire des bâtiments aussi inaccessibles que peu accueillants, même si aujourd’hui ça fait de belles ruines pour nos regards d’esthètes.

J’ai lu aussi. J’ai fait des siestes sur des pierres chauffées par le soleil et c’était doux comme une caresse. Je me suis raconté des histoires idiotes en regardant bouger les nuages, puis je les ai racontées aux fourmis. J’ai imaginé la montagne avant la montagne, les premiers plissements du sol avant l’érosion, je me suis dit qu’ici, sans doute, ça avait été une montagne jeune et violente, grattant le ciel mieux que les délires des buildings trop humains. J’ai compté l’âge des pierres et  tous ces pas sur elles : les pas des premières bêtes, les minuscules pas des insectes siècles après siècles, les pas des moutons, des vaches, tous ces servants domestiques et innocents que nous sacrifions sans scrupule, nos petits pas de modernes randonneurs chaussés en gore-tex. J’ai contemplé l’exploit silencieux des roches, leur traversée du temps, comment elles absorbent l’histoire aussi benoîtement que le soleil, comment elles se fissurent et s’érodent en paix, jusqu’au sable, un jour.

(A suivre…)

Montségur (2)

Un jour, j’ai dû chercher un refuge. C’était exactement cela. Un refuge où déposer une forme de détresse dont je ne voyais pas la fin. Un lieu pour souffler et réfléchir seule, un lieu pour ne pas réfléchir, un lieu qui soit une île. Et si je cherchais un truc à Montségur ? Ça s’est imposé. Je devais rester seule ? Tel était le cahier des charges ? Alors ce serait là-bas. J’avais la certitude d’y être « bien ». Je n’en ai rien dit sur le coup. Pendant plusieurs semaines, j’ai savouré la perspective de disposer d’un temps privé en un lieu par moi choisi. Mieux que ça : ça devenait secrètement ma ligne d’horizon. Dans quelques mois, je serais là-bas. Bien que n’ayant aucun souvenir du village j’avais cette certitude : c’était ce dont j’avais besoin.

aigleLes souvenirs de ma première visite me sont revenus. Précis, vifs, colorés. Les déformations dues à mon imagination enthousiaste avaient conservé toute leur fraîcheur, et si je ne m’expliquais pas ce phénomène de remémoration subite, c’était au moins un havre de paix au cœur d’une guerre privée à laquelle je ne comprenais finalement rien.

A y regarder de près, je me dis que cet été-là, je me trouvais dans une situation vaguement similaire à celle de ma mère planifiant son voyage dans les Pyrénées. J’avais besoin de liberté.Il est fort possible que le site de Montségur n’ait pas été une halte plus remarquable que les autres pour ma mère lors de notre voyage dans les années 70. il faisait peut-être partie d’un tout. Je n’en sais rien. Le parallèle est cependant là.

Le moment venu, et avant de me rendre à Montségur, je suis allée à Paris, à Honfleur, à Lille, à Bordeaux. En bricolant ainsi à gauche et à droite, je tirais toujours davantage sur une corde qui devenait de plus en plus visible et réelle à mes yeux, et j’entrais dans l’entre-deux dangereux du quitte ou double : soit elle m’étranglerait, soit je parviendrais à la trancher à temps. C’était donc à cet endroit, pour moi, que quelque chose se dénouerait. Même si je prenais le temps de déambuler en France avant d’y parvenir, tout tendait vers là-bas.

Mon arrivée le premier août a été une libération. J’étais enfin chez moi, dans le sens où j’étais enfin parvenue à l’endroit choisi en dehors de toute nécessité raisonnable. Montségur était un moment gratuit, ma version de la perfection de l’instant. D’un point de vue plus pratique, le village n’avait pas de couverture réseau pour mon téléphone et le gîte n’offrait pas d’accès à Internet. C’était donc bien une île ! Si j’en ai été dépitée, ça n’a duré qu’un instant et pour la première fois depuis des semaines, j’ai déposé mes affaires et défait mon sac en goûtant au parfait silence radio. J’étais arrivée. J’allais marcher léger.

Pas de planning, rien d’imposé. J’étais idéalement seule et, si j’envisageais de donner quelques nouvelles ponctuelles et d’en prendre de même, le silence restait l’option la plus confortable et la plus régénératrice. Écrire, Marcher, Guérir. Enfin, je ne pensais pas  « guérir » véritablement, pas de cette manière en tout cas. Je voulais avancer et comprendre. Or, pour comprendre quelque chose à ce qui était en moi et autour de moi depuis plusieurs mois, il me fallait sortir le nez de mon ordinaire et vivre autre chose autrement.

Ma première occupation fut bien entendu de monter au château. Étant logée au village, je m’offris donc le luxe d’aller jusqu’au somment sans prendre de voiture. J’étais piéton. Moins touristes que les autres touristes (on s’attache à des petites fiertés idiotes !). Cette fois, je n’avais pas en tête l’image d’un chevalier à la Walter Scott escaladant le pog, ni l’esprit empli de complications médiévales. Je montais comme un retour en arrière nécessaire avant d’aller plus loin. J’allais tout autant vers le sommet que vers l’enchantement du passé. Deux réalités se superposaient.

Si la magie de l’enfance n’était plus là, je n’ai pas été déçue pour autant. J’ai vraiment vu le site. J’ai regardé les pierres, les meurtrières, les ruines, l’escalier des remparts, le point de vue sur les montagnes à  360 ° pour peu qu’on fasse le tour complet du château. Cela m’est apparu pour ce que c’était : une vieille fortification. Une tout autre vision que celle de mes douze ans ! Moins romanesque mais pas nécessairement moins romantique. Puisque j’avais tout mon temps, j’ai songé à ce que pouvait être la vie des gens sur cet étroit sommet. L’entassement, la configuration des lieux sans le château, le quotidien dans le village cathare. Les trous laissés par une archéologie impuissante à donner toutes les réponses font encore la part belle à l’imaginaire.

P1020462J’y suis restée longtemps. Assez pour m’asseoir face aux Pyrénées, dans la partie la plus isolée du tour du château. C’était bien. Soleil, petite brise estivale, et ce tête à tête avec l’Histoire – les histoires dirons-nous, celle affublée d’un grand H et la mienne, en minuscules mais pas moins importante. Pendant un instant, j’ai flotté entre les temps, tous fondus dans le paysage ariégeois.

Assez aussi pour être rattrapée par le téléphone, car au somment du pog, les réseaux fonctionnent et irriguent de leurs bavardages un ciel trompeusement vierge. La messagerie se rappelant à moi, ce n’était que chagrin et amertume, de simples anecdotes, finalement, que le vent pouvait emporter sans regret dans le sillage des faucons. Aujourd’hui, quand je repense à cette première sortie, je ne me souviens que du plaisir, différent de celui de mon premier passage mais tout aussi réel, les deux étant comme liés. A chaque fois que je monte à Montségur maintenant, je prolonge une histoire qui m’échappe mais dont le point de départ « visible » fut ce tout premier passage, il y a quarante ans. Cela va dans le sens de l’équilibre. Je ne me l’explique pas. Je sais que ça n’a rien à voir avec les Cathares, dont je n’ai pas grand-chose à faire. Monter à Montségur, c’est renaître, et cela, c’est plus ancien que tout, même que moi, intime au-delà de l’inimaginable.

(à suivre)

Montségur (1)

Je suis venue pour la première fois  à Montségur à l’âge de douze ans. Je me rappelle très bien la montée au château, un matin d’été. Il faisait déjà très chaud. L’avant et l’après sont plus flous dans mon souvenir. Nous étions en voiture, une petite 4L que ma mère avait achetée à un collègue. Je suppose qu’elle avait eu envie de liberté cet été-là.

A l’époque, je n’aurais pas su dire ces choses. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle pouvait désirer ni ressentir. Je ne m’en souciais pas. L’égoïsme de l’enfance me la montrait toujours apte à tout, et ses actes, ses décisions ne pouvaient être que ce qu’ils semblaient être : de bonnes idées. Mais elle étouffait. C’est ce qui m’apparaît aujourd’hui en repensant à cette équipée de trois semaines. Elle étouffait à Paris et peut-être dans sa vie, son travail, ses relations avec ma grand-mère, que sais-je ?

montségur1« Pour les vacances, on pourrait faire un voyage itinérant. Traverser les Pyrénées, de là à là, tu vois ? On partirait en voiture et on dormirait chaque soir dans un lieu différent. » Ça te dit ? avait-elle ajouté. Ça me disait. Et nous étions parties avec une collection de cartes Michelin, moi chargée du copilotage, de la lecture des fameuses cartes, de l’indication du chemin aux carrefours délicat, elle conduisant la petite auto bleue aux couvertures en patchwork multicolore, sur les routes sinueuses des Pyrénées.

Si une grande partie de nos mésaventures de cet été-là est tombée pour moi dans l’oubli il n’en va pas de même pour l’étape à Montségur.

Le romantisme tragique de l’épopée Cathare ne pouvait que me toucher. Le site ensuite, le magnifique point de vue, accessible uniquement à pied. C’était inédit pour la petite parisienne que j’étais alors. Je me suis glissée spontanément dans la peau d’un voyageur à l’assaut de ce chemin rocailleux, transposée dans le silence d’un Moyen Age confus et périlleux. Je ne voyais pas les touristes. Grâce au récit et aux explications que ma mère avait tenu à me donner la veille, je prêtais au comte de Foix les traits que j’avais déjà attribués à Ivanohé. Il en avait les qualités, j’étais son féal et en son nom, je gravissais le pog sur un cheval fourbu mais aussi vaillant que moi, sans aucun doute (je lui avais même sûrement donné un nom).

J’ai arpenté dans tous les sens le château ruiné (c’est assez petit). Je me souviens en avoir fait le tour malgré l’interdiction de ma mère. Je testai toutes les petites terrasses du castrum encore accessibles, tout cela en me racontant mille histoires, en réinventant les familles qui avaient vécu là huit siècles auparavant, en nouant des conversations audibles de moi seule avec les habitants d’un village que j’imaginais remuant et peuplé. Je mélangeais toutes les représentations que j’avais de cette époque et retrouvais derrière chaque buisson (pour moi des murs et des maisons) des compagnons imaginaires. Assis sur des tabourets en bois grossier, nous échangions nos souvenirs d’aventures et de Terre Sainte pendant que mon écuyer (j’en avais forcément un), descendait un cruchon de vin dans une auberge en faisant de l’œil à une jolie fille après avoir pansé nos chevaux (y avait-il seulement des chevaux à Montségur ? C’est moins que probable).

Aucun doute, j’ai vécu cette visite avec un enthousiasme dont je ne retrouve pas l’équivalent dans la suite de ce voyage, ni même dans toute mon enfance, sauf à Chambord peut-être, une autre fois, lors d’un autre voyage. J’ai vu tout autre chose que ce qu’il y avait à voir. Autre chose que des pierres et des broussailles. Mon souvenir de Montségur est plein de couleurs, de bruits, de gens, qui n’existaient ce jour-là que dans mon imagination. Pourtant, c’est ce qui m’en reste. Une visite en plein moyen âge, et pas n’importe lequel : celui des Cathares, excommuniés et massacrés, bref, des martyrs héroïques dont pouvait s’emparer mon imagination sauvage.

montségur2A Toulouse, (était-ce avant ou après Montségur ? Je ne sais plus), j’avais acheté une carte postale assez grande représentant une vue du pog et de son château à l’automne. C’était un lavis à l’encre de chine avec une pointe de couleur, des tons bruns roux, le tout assez réussi. Cela avait un petit air d’estampe chinoise. J’ai conservé cette carte punaisée au-dessus de mon bureau jusqu’à ce que je déménage, une dizaine d’années plus tard. Je me revois réfléchissant à mes disserts, mes versions et mes devoirs d’histoire en contemplant Montségur encore et encore. Si je ferme les yeux aujourd’hui, j’en retrouve avec précision le dessin, chaque détail, les couleurs, jusqu’à la manière dont un coin s’était corné un jour où elle était tombée. Montségur m’a accompagnée pendant toute mon adolescence.

Il y a dans les chambres des ados des éléments secrets qu’ils ne partagent pas. L’estampe représentant le pog de Montségur en était un, à côté d’un poster évoquant Martin Luther King, un autre du Che et une carte postale envoyée de Corse par une amie. Certains livres avaient un droit de préséance en occupant l’étagère au-dessus du bureau plutôt que la bibliothèque du couloir. Ils constituaient autant de clés. Le Gaffiot, La maison de Toutou, Le Merveilleux voyage de Nils Holgerson, Alcool, Le Capitaine Fracasse… Ceux-là ne me quittaient pas.

Et puis j’ai oublié. La vie, ensuite, a fait que j’ai oublié. Le pog, son château, ma visite, l’estampe remisée dans un carton à dessins avec mes « œuvres » et mes posters. Tout s’est replié dans un coin de mémoire. Mais on ne perd finalement rien. Seulement des objets. On ne perd pas ces morceaux de soi qui comptent, même momentanément effacés.

à suivre…

Silence

Le silence est un lit pour le chant du monde.
Il est rempli de sons (les amoureux et les solitaires le savent)  dans la ville comme à la campagne.

rosée

Le silence, c’est avant tout se taire, un état d’esprit, un moment de l’en-soi, quand cesse la course et le contrôle. Le silence est vagabondage possible (mais non obligatoire !) de la pensée.

J’ai besoin de silence. Tous, nous en avons besoin, même si certains ne le savent pas, même si certains ne le trouvent jamais, la faute aux conditions extérieures, intérieures, cela dépend sans doute.

Il nous faut penser. Quelque chose en nous l’exige. Cela relève peut-être de notre dignité, de notre humanité. Toujours est-il qu’il nous faut tendre ce lit blanc et net du silence pour percevoir et concevoir le temps, l’espace, nous dans ce temps et cet espace. Il nous faut le silence pour nous déployer.

Le chant, lui, c’est la beauté brute, en dehors de tout jugement, de tout esthétisme. Chant, écriture, peinture, tout repose sur un socle de silence. Les enfants le savent d’instinct. Ils sont bruyants quand ils jouent, jusqu’à cet instant que tous nous avons observé un jour ou l’autre. Ils s’arrêtent, concentrés, absorbés tout entiers dans l’observation intense de la serrure du buffet, de cette pierre, de quelque chose qu’on n’identifie peut-être même pas. A cet instant, quoi que ce soit, c’est le plus important au monde.

Et puis c’est fini. Ils retournent au jeu, au mouvement, au bruit. Les enfants passent du silence aux cris sans transitions, sans truchement, ils n’ont besoin de rien.

Certains perdent cela ensuite. Sans doute notre mode de vie hyper-bavard et hyper-connecté y est-il pour beaucoup. En offrant très tôt l’accès au monde des textos, à la tribu des pairs virtuels, nous fermons la porte qui donne sur les trajets solitaires vers la liberté. En imposant des itinéraires intellectuels, en enfermant les esprits dans le carcan de « programmes », nous fermons la porte à l’exploration en compagnie d’un livre, d’un film, d’une musique, en bande ou en solitaire.

L’amitié elle-même repose sur le silence. Elle n’est pas un like sur Facebook. L’amitié, ce sont des heures ensemble où la parole et le silence dessinent des motifs spécifiques sur les trames de la mémoire et du cœur.

Le silence est à l’origine de tout ce que nous devenons, il naît de la solitude mère autour de laquelle tout se construit.

A notre mort, la solitude et le silence se résorbent. C’est presque rien, à peine une ride à la surface du monde. Elle s’efface de d’elle-même, et ce qui reste, c’est le silence des autres, troublé peut-être par le vide et la blessure du chagrin mais rendu très vite à sa densité, à sa qualité aussi.

Après avoir traversé la journée, je retrouve le silence comme on arrive au port, j’y ai des repères familiers – de petits sons posés sur le drap propre de l’achevé – et je circule sous les arches très privées de ma pensée, au milieu de fragments, de mots, de phrases, d’images, de presque-souvenirs, du juste-vécu, libre et flottant.

Ce silence-là est récurrent, nécessaire lui aussi, et j’ai appris à attendre sa venue. C’est une respiration lente, elle rend possible la traversée du chaos ordinaire.

LZ

Niqab

Les femmes-cercueils ont un cercle noir autour du visage
Ni cheveux ni oreille ne dépasse
Elles voient – mais juste un peu
le voile épinglé à la gauche du front
Le monde n’a pour elles ni odeur ni saveur
Croit-on !

couloir N&B

Couloir, par Alexis Giroux

Qui sont-elles sous le flanc noir du niqab ?
Ceux qui ont scellé leur voix par du tissus croient à un monde
où les hommes déploient une solitude déguisée en toute puissance

Remisée sous le vêtement-sarcophage
la vie des femmes s’effrite en jeux intérieurs
entre jardin et misère
et l’humain sort vaincu des non-rencontres
que le froissement des étoffes aiguise jusqu’à l’insupportable

Extrême est le silence des rires interdits
La rue appartient aux garçons turbulents qui découvrent le monde
un jugement déjà dans le regard
Malheur à qui rêve d’Eden !
L’humanité n’est qu’un vaste péché
Protéger, interdire, fuir et punir
sont les reliefs d’une création où l’on va seul

Où vont les corps des femmes-cercueils qui traversent, invisibles, l’en dehors ?
L’esprit des hommes les fuit, entre fièvre et mensonge
Elles voyagent de chambre en chambre à travers le couloir du niqab
Le jour glisse sur elles, oubliées à la nuit

Où vont leurs rêves ?
Que disent leurs mots dans les maisons scellées?
Leur parole est devenue secret
– un grand blanc dans le chant du monde –
Elles se heurtent aux angles d’une prison portée à même le corps
et, innombrables,
elles brodent l’injure de leur condamnation
d’un fil de sang
sur l’envers du niqab

LZ