Avril 43 (fin)

saule Monet“En Avril, à Ulm, les arbres commencent à verdir au bord du Danube. Il y a beaucoup de… comment les appelez-vous ? Ces arbres qui ont les branches qui retombent ? Je ne sais pas leur nom en Français. C’est très joli.” Des saules, pense Louise. Des saules sur le Danube. Oui, ça doit être beau, un grand fleuve bordé d’arbres. A Paris, on est très platane. Quand elle était petite, elle aimait bien les feuilles mortes à l’automne. Elle aurait adoré courir dedans, mais on ne la laissait pas faire. Pas assez convenable pour une petite fille. Maintenant, il faut courir, mais c’est pour être rentrée à l’heure, pour faire des queues interminables pour obtenir de mauvaises denrées. Elle n’a pas l’impression d’être au printemps et la nostalgie géographique du soldat réveille en elle une nostalgie du temps où c’était facile et où elle ne s’en rendait pas compte. Elle n’avait pas su apprécier.

Dans la rue de Rennes maintenant, elle se dit qu’elle aurait pu couper par la rue du Four. Le jeune soldat la rend nerveuse. Elle n’a pas peur de lui mais elle ne voudrait pas croiser quelqu’un qu’elle connaîtrait et qui risquerait ensuite de lui faire une remarque désobligeante. Elle entend ce qu’on pourrait lui dire. « Alors, on traîne avec les allemands ? » Paris est peut-être une belle ville, mais chaque quartier est un village où tout le monde se connaît. Il est sûrement loin d’imaginer ça.

« La gare Montparnasse, c’est là où les trains partent vers l’Ouest, n’est-ce pas ? J’aimerais bien voir la mer. Je n’y suis jamais allé. Même si le Danube est un très beau fleuve (beaucoup plus large que la Seine vous savez !), la mer ça doit être… grand. Toute cette eau ! » Elle le voit sourire à cette idée. Quand la zone libre existait encore, sa mère l’a envoyée vivre au bord de l’océan, à Biarritz.  C’est sur que c’est quelque chose, l’océan. Il ne connaît peut-être pas le mot, mais elle, elle sait bien faire la différence entre la mer et l’océan. L’océan, c’est immense. Et puis il y a les marées, cette respiration qui semble venir de l’eau elle-même, imperturbable, quel que soit le temps et quoi qu’il arrive. Les Guerres ne font rien à l’océan. Les tours à l’entrée de certains ports, les digues pour protéger les bateaux, les guerres en mer, rien ne l’affecte. On peut se déchirer entre hommes sur terre, dans le ciel où même sur des petits bateaux qui sont juste un peu de la sol transporté jusqu’au milieu de l’eau, l’océan est indifférent. Il suit le fil de ses marées. Poséidon est celui des dieux qui a reçu la meilleure part après la défaite des Titans, elle en est convaincue. C’est en tout cas le plus tranquille et certains jours, elle aimerait être un dauphin, loin de tous les désordres terrestres.

Roger de Greef
Océan, de Roger de Greef

Ils arrivent place Saint Sulpice. Louise ne regarde même pas la maison où habite son amie Jacqueline. Si elle est à la fenêtre et qu’elle la voit, elle au moins ne se moquera pas. Elle s’imagine lui racontant plus tard cette étrange déambulation dans le quartier Saint Germain en train de se vider de tous ses piétons au fur et à mesure qu’approche l’heure du couvre-feu. J’ai traversé la moitié du quartier latin avec un allemand accroché à mes basques et tu sais quoi ? Il était sympa. Il n’arrêtait pas de parler. C’était un soldat, mais il avait l’air plutôt gentil. Perdu je dirais. Dans le magasin de bondieuseries, une bigote les regarde passer. Louise ne regarde rien autour d’elle à proprement parler mais elle enregistre les détails qui les entourent avec sa vision périphérique. Ses yeux, eux, fixent la rue, droit devant. Son bras serre le sac contre son torse, elle sent les haricots qui pèsent. L’oncle n’en aurait pas apporté autant, elle ne serait pas là, mais comme il le dit si bien « quand ça donne ça donne » et par les temps qui courent, on ne va surement pas gaspiller des légumes. Est-ce qu’ils en mangent, des légumes, les soldats Allemands ? Si tout est rationné, c’est bien pour qu’eux puissent manger à leur faim, non ? Et s’il savait ce qu’elle transporte, il l’accuserait peut-être de faire du marché noir ? Sa mère déteste ça. Elle déteste les gens qui profitent du manque dont ils souffrent tous pour gagner de l’argent. Les fois où elle a été obligée d’acheter à un revendeur clandestin, elle était furieuse. Ça lui a presque à chaque fois gâché le plaisir d’avoir trouvé ce qu’elle voulait. De toute manière, transgresser les lois, c’est ce qu’il ya de plus terrible pour elle, même quand les lois deviennent absurdes.

 

Elles n’en parlent pas beaucoup à la maison. Louise est trop jeune pour avoir son mot à dire, même si elle n’en pense pas moins, mais elle se doute que sa mère ne doit pas être très à l’aise entre son besoin viscéral de respecter les ordres et les convenances malgré un caractère pourtant indépendant et l’évidente injustice qui règne désormais partout. Elle la voit se raccrocher à son pragmatisme, à la nécessité de survivre, mais ce quotidien n’a pas de quoi rendre fier. L’occupant est là. Ce n’est pas seulement le jeune soldat à côté d’elle. C’est cette résignation constante, partout. Quant à ceux qui résistent, eux, ils doivent accommoder leur conscience avec la responsabilité de faire mourir des otages plutôt que d’accepter d’obéir. Louise n’a jamais eu à choisir jusqu’à présent. La guerre l’a entraînée dans son flux chaotique mais l’a épargnée aussi.  En revanche, elle ne peut pas échapper aux pensées que cela éveille en elle.

La station Saint Placide est visible devant eux, avec son portant vert en style nouille. Quand ils arrivent devant la bouche de métro, la grille est ouverte. Un jeune homme s’y engouffre en dévalant rapidement les marches. Louise est presque arrivée chez les Moreau, ils habitent à deux pas de là. Le jeune soldat allemand descend une marche puis, voyant qu’elle ne le suit pas se retourne. Son visage est à la hauteur du sien. Il a des yeux très bleus, une coupe de cheveux impeccable et une fossette au milieu la joue. Elle le voit parce qu’il lui sourit. « Je vois que nous nous séparons ici, n’est-ce pas mademoiselle ? » Elle ne répond rien mais soutient son regard. « Je vous remercie de m’avoir laissé vous accompagner. » Il s’interrompt mais elle sent qu’il n’a pas tout dit. « Cela m’a fait très plaisir de parler avec vous. Je pars dans quelques jours sur le front russe. Je ne sais pas quand j’aurai à nouveau l’occasion de parler ainsi, avec quelqu’un comme vous. Merci mademoiselle. »

hiver russeIl la salue en inclinant doucement la tête, rien de très militaire, puis il se retourne et s’engage à son tour dans le métro. Elle n’en est pas sûre, mais il lui semble bien que sa voix tremblait en prononçant les derniers mots.

LZ

Publicités

Avril 43 (2)

soldat allemand 1944L’air est léger, Avril est là. Louise a un peu chaud avec sa veste mais elle ne va pas s’arrêter pour l’enlever. Pas avec cet inconnu encombrant à ses côtés. “Mon régiment vient d’Italie. Il pleuvait beaucoup là-bas, quand nous y étions. Je n’ai pas vu grand chose de l’Italie. J’en ai plus vu dans les livres que sur place, c’est dommage. Nous étions cantonnés très sévèrement.” Il a une voix douce, que son accent rend chantant. Parfois il cherche un mot, davantage par soucis de dire exactement ce qu’il veut que par ignorance, puisqu’il trouve toujours. Louise ne connait de l’allemand que les affreux discours retransmis à la radio. L’allemand y est une langue violente et les professeurs du cours complémentaire n’ont pas réussi à la faire changer d’avis. Pourtant, là, en écoutant parler le soldat, elle devine que ça peut être différent. S’il lui parlait en allemand, elle se dit qu’il aurait ce même débit doux et réfléchi. La station Saint Germain des prés est fermée elle aussi, comme prévu. Elle jette un rapide coup d’œil par dessus son épaule pour en  avoir confirmation en voyant la grille tirée ici aussi.

“Il faut continuer encore ?” Elle n’a pas besoin de répondre pour qu’il lui emboîte le pas. Il l’accompagne. Une berline ornée de pavillons rouges à croix gammée remonte le boulevard. Elle roule lentement et Louise devine que les regards des officiers allemands (cette fois elle en est sûre) les suivent. Elle se sent rougir et ça la met en colère, car elle n’a rien fait pour être dans cette situation. Elle voudrait qu’il lui fiche la paix. Comment peut-il ne pas se rendre compte qu’il la met mal à l’aise ? Il marche tranquillement, à son rythme. Il est plus grand qu’elle. Une vraie promenade pour lui.

“J’ai un frère qui doit avoir votre âge je pense. Il est encore à l’école. Enfin, je ne sais pas comment on appelle ça en Français. Quand il aura fini, il sera dans l’armée lui aussi.” Il baisse la voix sur les derniers mots. Elle ne le sent pas réjoui par cette perspective. Pas de fierté à savoir son petit frère bientôt dans la terrible Wehrmacht  Elle ne peut pas lui demander confirmation, mais elle jurerait qu’elle a au contraire entendu de la tristesse. “Nous sommes de Ulm. C’est une ville sur le Danube. Vous avez d’ailleurs une rue  qui porte le nom de ma ville, C’est amusant ! Il n’y  a pas de “Paris Strasse” là-bas. Ulm est presque une ville frontière. Entre le Bade Wurtemberg et la Bavière”. Elle ne sait pas s’il est au courant que beaucoup des rues de Paris portent les noms des villes où Napoléon a remporté des victoires. Le petit caporal corse devenu empereur ne fait peut-être pas partie du programme des jeunes soldats allemands. Rien cependant dans le visage de Louise ne trahit ses pensées. Elle a de la peine pour lui. Ce type à peine plus vieux qu’elle ne demande qu’à jouer les touristes à Paris, et sans doute en Italie aussi, mais voilà. Il est en permission et s’il savoure le plaisir de flâner dans une ville qu’il admire, ce n’est qu’un transit entre deux violences. Il a la permission de prendre un peu de plaisir. “On” lui a accordé la permission (une récompense?) de cesser de tuer et d’avoir peur de l’être en retour pendant quelques jours. Elle n’a jamais pensé à tout ça très intensément, mais à cet instant, cela lui semble évident. Même s’il est un ennemi, le soldat allemand n’en est pas moins humain qu’elle, et rien ne le distingue, au fond, des amis. Elle aimerait qu’il ne soit pas allemand pour lui faire part de cette pensée qui a tout d’une révélation. Elle aimerait lui dire qu’elle n’en a rien à faire de boches et des frisés. Elle voudrait l’entendre dire qu’il s’en fout, lui aussi, que les gens soient juifs, ou bruns ou elle ne sait quoi. Mais s’il s’en fichait, il  ne pourrait pas les tuer, n’est-ce pas? Il ne pourrait pas prendre les armes contre des gens qu’il ne connaît pas, auxquels il ne voudrait aucun mal. Que pense-t-il, au fond, cet aimable soldat  qui marche à côté d’elle un après midi du mois d’Avril dans Paris occupé ? Que pense-t-il de ce à quoi il participe ?

(A suivre : Avril 43, la fin )

LZ

Avril 43 (1)

La grille du métro est fermée. Même si elle sait ce que cela signifie, Louise descend les marches pour lire le panneau en carton qu’ont affiché les agents de la RATP. “Les stations Odéon, Saint-Germain des Prés et Saint-Sulpice sont fermées en raison de travaux sur la ligne 4”. Trois stations ! Elle remonte en regardant sa montre. Elle devrait avoir le temps de faire l’aller et le retour avant le couvre-feu, mais elle ne devra pas traîner. Dans son sac, le kilo de haricots verts que sa mère l’a chargée de porter aux Moreau pèse un peu. “N’oublie pas les haricots pour les Moreau, Louise !” Oui maman, bien sur maman. Elle soupire en son for intérieur même si elle sait que c’est important. On n’a pas si souvent l’occasion de manger des produits frais et le petit potager de l’oncle Jean-Louis est une véritable bénédiction dont il est normal de faire profiter les amis. N’empêche, c’est toujours elle qui fait les livraisons…

metro2

Elle est sur le point de poser le pied sur la dernière marche quand elle remarque qu’un allemand en uniforme semble l’attendre. Elle s’arrête net, muette. Que veut-il ? La peur l’envahit brutalement, en une vague intérieure, froide et brûlante à la fois. Il est souriant. Poliment, il soulève son calot. Elle est tellement surprise qu’elle ne pense pas à baisser les yeux. “Bonjour mademoiselle. Jusqu’où est fermée la ligne s’il vous plaît ?” Un allemand qui lui parle ! Voilà bien la première fois ! Aussitôt elle regarde ailleurs et passe devant lui comme si elle ne l’avait pas entendu. Une femme, sur le trottoir, croise son regard la bouche pincée et désapprobatrice. “Vieille bique !” pense Louise avec agacement. Comme si elle ne savait pas qu’on ne parle pas aux allemands. Pas besoin de faire ces yeux de mitraillette. Elle est peut-être plus jalouse que patriote.

Elle marche d’un bon pas. Soudain, le jeune soldat allemand la rattrape. “Pardonnez-moi encore mademoiselle, mais vous connaissez le chemin pour aller aux stations suivantes? Je ne connais pas Paris”, ajoute-t-il. Elle se serait bien passée d’un soldat pot de colle pour faire la route. ll n’y a pas grand monde sur le boulevard Saint Germain, mais elle sent tous les regards rivés sur le tandem insolite et surtout interdit qu’ils constituent. Lui ne semble pas y faire attention. Il marche à côté d’elle, pas trop près pour ne pas l’embarrasser.

Après un petit moment de silence, il reprend la parole : “C’est une très belle ville, Paris. Je n’étais jamais venu avant. Je suis en permission vous savez. Je suis de l’armée de terre.” Elle s’étonne en pensée de son français impeccable. Elle a déjà entendu parler d’officiers allemands s’exprimant couramment en Français, mais lui, il n’a pas l’air d’être très gradé, même si elle ne connaît pas les uniformes. “Je suis très content d’avoir pu venir vous savez, même si c’est pour une permission.” Il ajoute avec un petit rire triste : “J’aurais préféré visiter en temps de paix.” Elle ne lui répondra pas. Elle jette quelques regards à la dérobée. Elle devine qu’il est très jeune. Une vingtaine d’années peut-être. Il pourrait être son grand frère. Un regret la traverse. Pour une fois qu’un garçon n’a pas l’air stupide, il faut que ce soit un allemand. Pas de chance ! Ils descendent vers Saint Germain des prés. L’air est léger, Avril est là.

A suivre : Avril 43 (2)

LZ

Micha – 6

“- Vous allez l’emporter, la tête?”
Je voulais être sure de ne plus tomber dessus, avant toute chose. “Mais oui ! On ne va pas laisser ça là.” Bon. Ça, au moins c’était fait. Maintenant, est-ce qu’il s’était passé quoi que ce soit d’inhabituel ces derniers temps ? Non. Mon père était rentré tard, mais ça n’avait rien d’inhabituel, surtout le vendredi. Il était parti marcher avant que je rentre de l’école et était rentré bien après la nuit. J’avais dîné chez Mario parce que c’était plus drôle d’être chez lui, avec sa mère qui me trouve toujours trop maigre et sa petite soeur qui commence à parler. hetzel_capitainegrantQuand il est arrivé, j’étais rentrée depuis longtemps et je m’étais endormie sur mon bouquin, Les enfants du capitaine Grant, un truc vieux comme Mathusalem (et énorme !) mais on n’a que ça à la maison, les vieux livres de pépé, tellement vieux qu’ils sont tout déchirés et on voit qu’avant, les livres ils étaient cousus et pas collés comme aujourd’hui. Et comme la télé a volé en éclat le soir où ma mère est partie… Je comprends pas toujours tous les mots, mais l’histoire est sympa quand même. Bref, pendant tout ce temps, j’avais rien vu de particulier, ni en allant chez Mario, ni en en revenant, ni en restant à la maison. Ce matin, Styx était couché au pied de mon lit comme d’habitude et mon père était déjà levé, il avait préparé son café et mon chocolat. Dans la nuit j’avais entendu les chouettes, vaguement hein, parce que la nuit, moi je dors. Et ce matin il y avait eu une grosse pétarade de moto, même que mon père et moi on s’était regardés un instant comme pour se dire “Tiens ? une grosse moto !” mais évidemment on n’avait rien dit. En même temps, vu qu’on habite au bord de la route, c’est normal d’entendre des motos, même  grosses, de temps en temps.

Le lieutenant a souri en refermant son carnet. Il avait quand même noté des trucs. C’est pas croyable les flics, ils voient pas les choses comme nous je crois. Y avait rien de spécial dans tout ce que je lui avais raconté mais il avait trouvé le moyen prendre des notes. “Si un jour j’ai besoin que quelqu’un me raconte quelque chose avec des détails, je viendrai te voir ma grande, promis !” Mais pourquoi il disait ça ? “Merci en tout cas, ça va peut-être nous aider. Je vais aller voir ton paternel maintenant. Rentre et ne t’inquiète pas. On s’occupe du reste.”

Le “reste”, j’ai supposé que c’était l’enlèvement de la tête. Il y avait maintenant plein de voitures garées à l’entrée du petit chemin de la rivière. Il y avait une ambulance (beaucoup trop grande pour une tête sans corps), des policiers en combinaison blanches, comme dans les séries de la mère de Mario, des gendarmes qui parlaient dans des talkie-walkie. Je voyais tout ce trafic à travers la haie du jardin, depuis la maison. Styx était couché près du canapé, l’air de s’ennuyer ferme. Après un temps qui m’a semblé interminable, j’ai enfin vu émerger mon père du sentier. Il a traversé la route d’un air furieux et a traversé à grand pas le jardin jusqu’à la flique qui était restée là. J’avais pas le son, mais la fille a fait une drôle de tête quand il lui a parlé, quelque chose entre la peur et l’indignation. J’ai juste compris qu’elle voulait pas partir. Il a alors fait ce qu’il fait de mieux dans ces cas là, il s’est planté en face d’elle et l’a toisée (il est particulièrement grand et carré). Après il lui a parlé tout doucement, comme s’il était pas énervé mais avec les poings tellement serrés qu’ils étaient tout blancs et j’imagine sa voix, complètement atone et froide ! ça n’a pas loupé. Elle a filé sans demander son reste et est allée faire le planton devant le portillon, à l’extérieur du jardin.

passepartoutUne fois dans la maison, il est allé direct dans le buffet et s’est servi un whisky. Pas un truc qu’il fait souvent à la maison, mais là, il avait besoin d’un remontant je crois. Je suis allée m’asseoir à côté de lui. On était  coincés à la maison, et désœuvrés. L’irruption de ce morceau d’homme mort dans notre vie, c’était une intrusion. Ça nous privait d’une forme de liberté. Possible que ce soit à cause tous ces policiers qui bourdonnaient dans le quartier (c’était quand même pas courant), mais je me sentais étouffée, privée du droit de rire, de jouer, de vivre tout simplement, comme je l’entendais. On ne pouvait pas se promener avec tous ces gens à notre porte, et puis qui sait, ils avaient du dire des trucs désagréables car je voyais mon père se mordiller les lèvres nerveusement. A voir la manière dont la fille gendarme m’avait parlé, de toute façon, je ne me faisais pas d’illusion. Pour les autres aussi, mon père était un suspect “par nature”, si on peut dire. C’était pourtant pas notre faute si cette tête s’était retrouvée à deux pas de chez nous. Mario aurait très bien pu tomber dessus, s’il n’était pas aussi feignant le matin. Il habite la maison juste un peu plus loin, derrière le pré qui borde notre maison. “Font chier, tous”. Mon père n’aime pas être enfermé. Déjà, il fait un travail pourri qu’il aime pas, alors si en plus il peut pas s’évader dans la nature, je crois qu’à long terme, il pourrait bien en mourir. Ce serait comme lui couper les ailes. Enfin, là, c’était juste aujourd’hui, mais je le sentais remonté comme une arbalète.

“Tu crois qu’ils vont bientôt partir ?” Moi aussi j’avais envie d’être tranquille et, surtout, quand ils seraient partis, ça voudrait dire qu’ils auraient tout emporté avec eux. J’étais pas sûre, pour ma part, d’avoir envie d’aller flâner dans les collines. Imaginons que je trouve le reste ? Ou un bras ? Je pouvais pas m’empêcher de penser à ça, magrant2lgré tous mes efforts pour détourner mon esprit de la tête. “Je sais pas Micha. J’espère.” J’osais pas le questionner sur ce que le lieutenant lui avait demandé. J’avais trouvé ça long, alors que normalement, il aurait du faire aussi vite qu’avec moi. Mais peut-être qu’en étant dehors plus tard, mon père avait vu des choses qui sortaient de l’ordinaire, comme il disait. Ou peut-être qu’il avait rien vu mais qu’ils étaient persuadés du contraire et de sa volonté de rien dire ? “Tu as fini tes devoirs ?” Oui j’avais fini. Heureusement d’ailleurs, car je vois pas comment j’aurais pu m’y mettre après tout ça. Un coup de bol, dans tout cette pagaille. “Bon, alors on va aller chez Mario”.

A suivre.

Micha – 5

Cliquez ICI pour lire l’épisode  précédent

cannes flicsOn a attendu sans rien faire de plus. Mon père était inquiet. Il s’était mis à aller et venir dans le salon. A la fin, il en pouvait plus d’attendre, il est sorti brutalement et s’est dirigé vers son chantier dans le jardin. Je l’ai suivi et on a rangé les outils, ramassé les branches qu’il avait coupées. Il disait pas un mot et je restais collée à lui. J’aurais pu m’incruster dans sa jambe, je l’aurais fait. Styx était assis un peu à l’écart, il regardait ça sans comprendre, mais ça se voyait qu’il sentait un truc pas normal (évidemment, une tête !). Quand les gendarmes sont arrivés, ils avaient mis la sirène. Moi, je savais qu’y avait pas urgence, la tête allait pas se sauver comme ça, mais bon, ils ont pimponné un coup encore et on a arrêté nos bricolages, on s’est regardés et je me suis accrochée à sa main, mais accroché genre incrusté-fusionné. Je voulais pas qu’on m’emmène revoir ça là-bas, et je savais pas encore qu’évidemment, on n’allait pas m’y emmener. J’avais une trouille féroce qui mélangeait la peur de la tête, la peur des gendarmes, la peur pour mon père. C’était une méga frousse qui me faisait trembler comme si j’avais été à poil dehors en plein hiver, ce qui était pas le cas vu qu’on était en octobre et qu’il faisait plutôt bon.

C’était pas Dieudonné. C’était un autre gradé (il avait des galons sur ses épaulettes), avec deux autres gendarmes, un gars et une fille. Il s’est présenté au portillon en portant la main à la casquette, et il a demandé à mon père s’il était bien lui (les gens demandent toujours “Vous êtes bien M. Machin”, et oui, bien sur on est soi-même; enfin, c’est sûrement comme ça qu’il faut faire mais ça me parait toujours bizarre). Il a continué : “Vous avez appelé la gendarmerie pour signaler quelque chose…” et en disant ça, il me regardait d’un drôle d’air, comme s’il doutait de la vérité de ce qu’on lui avait demandé d’aller vérifier. D’un certain point de vue, je pouvais comprendre. C’était pas tous les matins qu’on devait lui dire qu’une gamine avait trouvé une tête sur son chemin, et il était en droit de se poser des questions, mais moi, je mens jamais. Il pouvait pas le savoir, n’empêche, à ce moment là, j’ai pas aimé la façon dont il me regardait. Mon père a dit : “C’est en bas, dans le chemin qui part en face.” Le gendarme lui a demandé de venir mais au moment où il commençait à bouger, je me suis accrochée à lui en tirant en arrière de toutes mes forces. Il s’est arrêté.

J’étais tellement mal que je me cachais presque derrière lui et je voulais pas qu’il y retourne lui non plus. Pas que la tête allait lui faire quoi que ce soit, non, mais j’avais l’impression qu’il devait pas y aller, c’était pas bon pour lui. Le gendarme a pourtant vraiment insisté et c’est la gendarmette qui est restée avec moi, avec pour consigne de noter mon témoignage sur ce que j’avais vu pendant que tous les trois « ils allaient voir ». En fait j’avais rien à dire et je voulais même pas y repenser. Elle était pas désagréable cela dit, et elle avait pas trop le choix, ça se voyait bien. Elle avait même l’air sincèrement navrée de devoir me demander de me rappeler ça. “Tu veux bien me dire ce qui s’est passé ?” C’est drôle alors, comme on s’accroche aux détails, parce qu’une fois que j’ai commencé à lui parler, j’arrivais plus à m’arrêter. Je lui ai dit plein de trucs inutiles, les devoirs finis, les exos de maths, la promenade pour changer d’air, Styx qui grondait et l’odeur, l’odeur surtout, j’ai même failli vomir en lui parlant, c’est elle qui m’a arrêtée en me disant qu’elle comprenait, que j’avais très bien expliqué ce qui s’était passé. Là où ça s’est gâté, c’est quand elle m’a demandé si je connaissais la tête. J’ai du avoir l’air d’une pomme parce qu’elle est aussitôt passée à une autre question : “Et ton père, tu penses qu’il connaissait cette personne ?” Là, c’était trop. Elle avait dit ce qu’il fallait pas. J’ai dégobillé direct sur ses chaussures. La gendarme s’est reculée brutalement et m’a regardée d’un air horrifié.

Quoi ? J’allais pas la laisser dire des trucs pareils. Comment mon père aurait-il pu connaître la tête ? Elle s’était juste retrouvée là on ne savait pas comment mais lui, il avait rien à voir avec ça. Pourtant, je voyais bien à sa figure et avec cette question perfide que l’idée lui paraissait pas totalement absurde, contrairement à moi, et même, si ça se trouve, ça lui paraissait tout à fait logique. Il avait suffisamment mauvaise réputation pour qu’on se dise qu’une tête coupée, ça avait forcément un rapport avec lui. Si en plus la tête se trouvait à deux pas de sa maison, hein, qu’est-ce qui prouvait qu’il n’avait pas une responsabilité quelconque dans cette histoire ?

cannes têtesJe savais pas ce qui se passait en bas pendant ce temps là mais j’aimais pas le tour que prenait la discussion. Je gambergeais à toute vitesse et ça a du se voir  parce qu’elle s’est désintéressée de moi. J’ai eu le sentiment que sa sollicitude n’allait pas déborder les quelques minutes auxquelles j’avais eu droit. J’étais redevenue en un instant la fille du fou. Heureusement, la suite de l’infanterie est arrivée juste à ce moment là, et c’était assez à propos. J’ai reconnu avec soulagement la tête toute noire du lieutenant. La fille s’est approchée de lui et lui a fait le résumé de ses efforts. Il l’a renvoyée dehors et s’est approché de moi avec son bon sourire de sainte Nitouche. “Alors petite ! Ça gaze ? Drôle d’histoire, hein ?” Il avait l’air tout guilleret, comme s’il allait aux champignons. Pour un peu il se serait frotté les mains. “Bon, alors dis-moi, après je te laisse tranquille, c’est promis, est-ce que tu as remarqué quelque chose de bizarre ?…  A part ce que tu as trouvé évidemment.”

J’étais contente de le voir, mais j’avais plus envie de penser à tout ça. Même si je voulais bien l’aider, franchement, j’avais rien à ajouter à ce que j’avais expliqué à la fille. “Je vais t’aider”. Toujours l’impression qu’il pouvait lire dans les pensées des gens… C’était assez déroutant mais confortable aussi, parce que j’ai l’air bavarde comme ça, mais quand on m’interroge, les adultes je veux dire, je sais jamais plus quoi dire. “Je voudrais que tu me dises si tu as remarqué quelque chose d’anormal avant de trouver ça, là-bas. Dans la nuit par exemple, ou bien hier, ou ce matin, tu vois ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a paru sortir de l’ordinaire ? Un bruit, des gens, n’importe quoi. Un tout petit détail à tes yeux peut être important pour nous. Tu comprends ?” Je comprenais évidemment.

“Vous allez l’emporter, la tête?”

A suivre.

Micha – 4 (Chapitre 2)

Episode précédent : Micha – 3.

Tout a basculé le jour de la tête. Ma mère était partie depuis longtemps, Styx était déjà là et avait bien grandi. On commençait à s’habituer à notre petite vie à trois, une vie assez pépère faut dire. J’étais pas obligée de manger des légumes que j’aimais pas vu que mon père en cuisinait pas, j’étais tout le temps de hors à courir dans la campagne, seule ou avec lui, j’avais mon copain Mario, et mon père son pote Salim – faudra que je parle de Salim, mais pas tout de suite – on faisait du feu le soir dans le vieux poêle à bois, bref, les choses allaient plutôt bien. Il y avait bien des jours où le moral baissait. Des jours où la soirée était morose, où mon père buvait trop de bière, ou bien des fois où il parlait tout seul. Il y avait des dimanches où il partait toute la journée, mais c’était pas souvent et quand ça arrivait, j’avais toujours la ressource d’aller chez Mario. Tout ça, c’est la vie des adultes je crois, pas toujours joyeuse, pas toujours triste et vraiment, on était bien. Et puis un matin, j’ai trouvé la tête.

méduse
Méduse (école flamande, XVIIème)

C’était un samedi, j’étais sortie pour aller me promener avec Styx le long de la rivière, juste histoire de prendre l’air après avoir fait mes devoirs. Mon père taillait des trucs dans le jardin – il y a toujours des trucs à couper dans un jardin, c’est assez incroyable, les rosiers, les arbres, l’herbe, les ronces, tout un tas de machins qui poussent tout le temps et dont on veut pas, ou pas autant que ça pousse en tout cas. Donc mon père taillait. J’étais à peine arrivée au ruisseau que Styx s’est mis à gronder, le poil hérissé comme un porc-épic, les babines retroussées et tout. Ça m’a même presque fait peur car quand j’ai voulu voir pourquoi il se mettait dans cet état, il m’a grogné dessus, ce qu’il ne fait évidemment jamais. Je suis quand même passée. Il devait y avoir un blaireau ou une bestiole comme ça, et en général, ils ont plus peur de nous que nous d’eux. J’allais le faire déguerpir mais là, j’ai senti avant de voir. Une odeur de sang mais pourri. Une odeur fade qui vous noue instantanément les boyaux. Et j’ai vu la tête. Juste une tête. Pas de corps Une tête posée là, en bord de chemin avec ses yeux ouverts et une drôle d’expression pas du tout normale, enfin, je veux dire qu’on voit jamais personne avec une expression comme ça, même les morts d’habitude, ils ont l’air de dormir, enfin, ceux que j’ai vus, mon pépé par exemple ou le vieux chat de Mario, qu’on a trouvé tout mort un jour, couché sous son arbre préféré. Eux ils avaient l’air de dormir, c’était juste un peu différent. Là, la tête, elle faisait carrément une grimace horrible et en plus, comme il y avait pas le reste du corps, c’était impossible à regarder.

J’ai hurlé. J’ai hurlé non stop, je savais pas que je pouvais crier aussi longtemps, et même quand il fallait respirer, je criait encore. Je pouvais pas m’arrêter. Styx aboyait comme un fou après la tête et moi, et moi je poussais le cri le plus long de l’histoire. Mon père est arrivé en courant comme un fou, sans doute presque immédiatement mais ça m’a paru une éternité et il m’a soulevée de terre comme un fagot de paille. Il m’a serrée fort dans ses bras en me caressant la tête et il répétait juste “Là, là, là, c’est rien, c’est rien”. Mais bon sang c’était sûrement pas rien, alors je bafouillais des trucs sans queue ni tête du genre “C’est quoi” ou bien “Maman” ou encore “Papa”, je sais plus trop, et puis je pleurais tellement que j’avais pas de larmes, c’était sec, et ça me brouillait le ventre comme on bat une omelette.

enfant
Enfant Massaï, Jeffroy Héol

Il m’a ramenée à la maison avec le chien. Styx s’était calmé dès que mon père était arrivé. Il s’est assis sur le vieux banc à moitié rouillé du jardin avec moi sur le genoux et il m’a bercée comme une toute petite fille en me chantonnant presque comme une litanie de me calmer. “Calme toi Micha, calme toi, calme-toi.” (Mon nom c’est Charlotte, mais on m’appelle Micha, je sais pas pourquoi). Après un petit moment il a dit : “Je suis désolé que tu aies vu ça, mais c’est fini. Là. Ça va aller ?”, Ça n’allait pas s’arranger du tout, je le savais bien, c’était juste une façon de parler. J’ai hoché la tête en reniflant. Il m’a parlé encore et encore, très doucement. Il ne disait rien d’important, il me protégeait juste, avec des mots. J’avais du mal à parler mais au fur et à mesure que je reprenais mes esprits, une question me taraudait : et après ? Je lui ai demandé ce qu’il allait faire. Il a regardé par terre d’un air embêté. “Faut appeler les flics. Ça m’emballe pas mais ya pas le choix. Faut les appeler.” et c’est ce qu’il a fait. Il m’a prise par la main, j’ai sauté du banc (j’allais pas le quitter d’une semelle, ça, c’était garanti) et on est rentrés. Il a pris le combiné en soufflant, comme s’il pesait une tonne. Là, faut bien dire que la conversation était assez bizarre. Déjà, il y avait la petite musique de la gendarmerie et la voix synthétique qui nous disait d’attendre, un opérateur allait répondre. Genre administration peinarde. Ça a duré un petit moment. Après, le gars ou la fille a à peine eu du mal à comprendre.

“Ma fille vient de trouver une tête dans le chemin”. Moi, j’aurais fait un triple salto si on m’avait dit ça au téléphone, mais pas le gars (ou la fille). Il a répété “Oui, une tête… Non je sais pas, comment voulez-vous que je sache… Non… J’en sais rien… On habite aux Moulins des Bordes… Oui, à Damazieux. Tout près de la rivière. Après la sortie du village. En direction de l’ancienne scierie…” etc. Très rendez vous d’affaire, j’en croyais pas mes oreilles. Tout avait l’air normal. Il a donné son nom et tout, le mien, mon âge ; ils allaient venir. J’ai demandé à mon père si c’était le lieutenant Dieudonné qui serait là mais évidemment il ne savait pas. J’étais sure qu’il se posait la même question, à voir sa tête. C’était comme s’il avait deux visages en même temps. Pour moi, il était tout gentil, tout inquiet et pour lui, pour tout ce qui allait arriver, il était déjà en boule, fermé comme une huître, hostile. Je savais pas qu’on pouvait être comme ça, double, simultanément.

Episode suivant : Micha – 5