Micha – 6

“- Vous allez l’emporter, la tête?”
Je voulais être sure de ne plus tomber dessus, avant toute chose. “Mais oui ! On ne va pas laisser ça là.” Bon. Ça, au moins c’était fait. Maintenant, est-ce qu’il s’était passé quoi que ce soit d’inhabituel ces derniers temps ? Non. Mon père était rentré tard, mais ça n’avait rien d’inhabituel, surtout le vendredi. Il était parti marcher avant que je rentre de l’école et était rentré bien après la nuit. J’avais dîné chez Mario parce que c’était plus drôle d’être chez lui, avec sa mère qui me trouve toujours trop maigre et sa petite soeur qui commence à parler. hetzel_capitainegrantQuand il est arrivé, j’étais rentrée depuis longtemps et je m’étais endormie sur mon bouquin, Les enfants du capitaine Grant, un truc vieux comme Mathusalem (et énorme !) mais on n’a que ça à la maison, les vieux livres de pépé, tellement vieux qu’ils sont tout déchirés et on voit qu’avant, les livres ils étaient cousus et pas collés comme aujourd’hui. Et comme la télé a volé en éclat le soir où ma mère est partie… Je comprends pas toujours tous les mots, mais l’histoire est sympa quand même. Bref, pendant tout ce temps, j’avais rien vu de particulier, ni en allant chez Mario, ni en en revenant, ni en restant à la maison. Ce matin, Styx était couché au pied de mon lit comme d’habitude et mon père était déjà levé, il avait préparé son café et mon chocolat. Dans la nuit j’avais entendu les chouettes, vaguement hein, parce que la nuit, moi je dors. Et ce matin il y avait eu une grosse pétarade de moto, même que mon père et moi on s’était regardés un instant comme pour se dire “Tiens ? une grosse moto !” mais évidemment on n’avait rien dit. En même temps, vu qu’on habite au bord de la route, c’est normal d’entendre des motos, même  grosses, de temps en temps.

Le lieutenant a souri en refermant son carnet. Il avait quand même noté des trucs. C’est pas croyable les flics, ils voient pas les choses comme nous je crois. Y avait rien de spécial dans tout ce que je lui avais raconté mais il avait trouvé le moyen prendre des notes. “Si un jour j’ai besoin que quelqu’un me raconte quelque chose avec des détails, je viendrai te voir ma grande, promis !” Mais pourquoi il disait ça ? “Merci en tout cas, ça va peut-être nous aider. Je vais aller voir ton paternel maintenant. Rentre et ne t’inquiète pas. On s’occupe du reste.”

Le “reste”, j’ai supposé que c’était l’enlèvement de la tête. Il y avait maintenant plein de voitures garées à l’entrée du petit chemin de la rivière. Il y avait une ambulance (beaucoup trop grande pour une tête sans corps), des policiers en combinaison blanches, comme dans les séries de la mère de Mario, des gendarmes qui parlaient dans des talkie-walkie. Je voyais tout ce trafic à travers la haie du jardin, depuis la maison. Styx était couché près du canapé, l’air de s’ennuyer ferme. Après un temps qui m’a semblé interminable, j’ai enfin vu émerger mon père du sentier. Il a traversé la route d’un air furieux et a traversé à grand pas le jardin jusqu’à la flique qui était restée là. J’avais pas le son, mais la fille a fait une drôle de tête quand il lui a parlé, quelque chose entre la peur et l’indignation. J’ai juste compris qu’elle voulait pas partir. Il a alors fait ce qu’il fait de mieux dans ces cas là, il s’est planté en face d’elle et l’a toisée (il est particulièrement grand et carré). Après il lui a parlé tout doucement, comme s’il était pas énervé mais avec les poings tellement serrés qu’ils étaient tout blancs et j’imagine sa voix, complètement atone et froide ! ça n’a pas loupé. Elle a filé sans demander son reste et est allée faire le planton devant le portillon, à l’extérieur du jardin.

passepartoutUne fois dans la maison, il est allé direct dans le buffet et s’est servi un whisky. Pas un truc qu’il fait souvent à la maison, mais là, il avait besoin d’un remontant je crois. Je suis allée m’asseoir à côté de lui. On était  coincés à la maison, et désœuvrés. L’irruption de ce morceau d’homme mort dans notre vie, c’était une intrusion. Ça nous privait d’une forme de liberté. Possible que ce soit à cause tous ces policiers qui bourdonnaient dans le quartier (c’était quand même pas courant), mais je me sentais étouffée, privée du droit de rire, de jouer, de vivre tout simplement, comme je l’entendais. On ne pouvait pas se promener avec tous ces gens à notre porte, et puis qui sait, ils avaient du dire des trucs désagréables car je voyais mon père se mordiller les lèvres nerveusement. A voir la manière dont la fille gendarme m’avait parlé, de toute façon, je ne me faisais pas d’illusion. Pour les autres aussi, mon père était un suspect “par nature”, si on peut dire. C’était pourtant pas notre faute si cette tête s’était retrouvée à deux pas de chez nous. Mario aurait très bien pu tomber dessus, s’il n’était pas aussi feignant le matin. Il habite la maison juste un peu plus loin, derrière le pré qui borde notre maison. “Font chier, tous”. Mon père n’aime pas être enfermé. Déjà, il fait un travail pourri qu’il aime pas, alors si en plus il peut pas s’évader dans la nature, je crois qu’à long terme, il pourrait bien en mourir. Ce serait comme lui couper les ailes. Enfin, là, c’était juste aujourd’hui, mais je le sentais remonté comme une arbalète.

“Tu crois qu’ils vont bientôt partir ?” Moi aussi j’avais envie d’être tranquille et, surtout, quand ils seraient partis, ça voudrait dire qu’ils auraient tout emporté avec eux. J’étais pas sûre, pour ma part, d’avoir envie d’aller flâner dans les collines. Imaginons que je trouve le reste ? Ou un bras ? Je pouvais pas m’empêcher de penser à ça, magrant2lgré tous mes efforts pour détourner mon esprit de la tête. “Je sais pas Micha. J’espère.” J’osais pas le questionner sur ce que le lieutenant lui avait demandé. J’avais trouvé ça long, alors que normalement, il aurait du faire aussi vite qu’avec moi. Mais peut-être qu’en étant dehors plus tard, mon père avait vu des choses qui sortaient de l’ordinaire, comme il disait. Ou peut-être qu’il avait rien vu mais qu’ils étaient persuadés du contraire et de sa volonté de rien dire ? “Tu as fini tes devoirs ?” Oui j’avais fini. Heureusement d’ailleurs, car je vois pas comment j’aurais pu m’y mettre après tout ça. Un coup de bol, dans tout cette pagaille. “Bon, alors on va aller chez Mario”.

A suivre.

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Micha – 5

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cannes flicsOn a attendu sans rien faire de plus. Mon père était inquiet. Il s’était mis à aller et venir dans le salon. A la fin, il en pouvait plus d’attendre, il est sorti brutalement et s’est dirigé vers son chantier dans le jardin. Je l’ai suivi et on a rangé les outils, ramassé les branches qu’il avait coupées. Il disait pas un mot et je restais collée à lui. J’aurais pu m’incruster dans sa jambe, je l’aurais fait. Styx était assis un peu à l’écart, il regardait ça sans comprendre, mais ça se voyait qu’il sentait un truc pas normal (évidemment, une tête !). Quand les gendarmes sont arrivés, ils avaient mis la sirène. Moi, je savais qu’y avait pas urgence, la tête allait pas se sauver comme ça, mais bon, ils ont pimponné un coup encore et on a arrêté nos bricolages, on s’est regardés et je me suis accrochée à sa main, mais accroché genre incrusté-fusionné. Je voulais pas qu’on m’emmène revoir ça là-bas, et je savais pas encore qu’évidemment, on n’allait pas m’y emmener. J’avais une trouille féroce qui mélangeait la peur de la tête, la peur des gendarmes, la peur pour mon père. C’était une méga frousse qui me faisait trembler comme si j’avais été à poil dehors en plein hiver, ce qui était pas le cas vu qu’on était en octobre et qu’il faisait plutôt bon.

C’était pas Dieudonné. C’était un autre gradé (il avait des galons sur ses épaulettes), avec deux autres gendarmes, un gars et une fille. Il s’est présenté au portillon en portant la main à la casquette, et il a demandé à mon père s’il était bien lui (les gens demandent toujours “Vous êtes bien M. Machin”, et oui, bien sur on est soi-même; enfin, c’est sûrement comme ça qu’il faut faire mais ça me parait toujours bizarre). Il a continué : “Vous avez appelé la gendarmerie pour signaler quelque chose…” et en disant ça, il me regardait d’un drôle d’air, comme s’il doutait de la vérité de ce qu’on lui avait demandé d’aller vérifier. D’un certain point de vue, je pouvais comprendre. C’était pas tous les matins qu’on devait lui dire qu’une gamine avait trouvé une tête sur son chemin, et il était en droit de se poser des questions, mais moi, je mens jamais. Il pouvait pas le savoir, n’empêche, à ce moment là, j’ai pas aimé la façon dont il me regardait. Mon père a dit : “C’est en bas, dans le chemin qui part en face.” Le gendarme lui a demandé de venir mais au moment où il commençait à bouger, je me suis accrochée à lui en tirant en arrière de toutes mes forces. Il s’est arrêté.

J’étais tellement mal que je me cachais presque derrière lui et je voulais pas qu’il y retourne lui non plus. Pas que la tête allait lui faire quoi que ce soit, non, mais j’avais l’impression qu’il devait pas y aller, c’était pas bon pour lui. Le gendarme a pourtant vraiment insisté et c’est la gendarmette qui est restée avec moi, avec pour consigne de noter mon témoignage sur ce que j’avais vu pendant que tous les trois « ils allaient voir ». En fait j’avais rien à dire et je voulais même pas y repenser. Elle était pas désagréable cela dit, et elle avait pas trop le choix, ça se voyait bien. Elle avait même l’air sincèrement navrée de devoir me demander de me rappeler ça. “Tu veux bien me dire ce qui s’est passé ?” C’est drôle alors, comme on s’accroche aux détails, parce qu’une fois que j’ai commencé à lui parler, j’arrivais plus à m’arrêter. Je lui ai dit plein de trucs inutiles, les devoirs finis, les exos de maths, la promenade pour changer d’air, Styx qui grondait et l’odeur, l’odeur surtout, j’ai même failli vomir en lui parlant, c’est elle qui m’a arrêtée en me disant qu’elle comprenait, que j’avais très bien expliqué ce qui s’était passé. Là où ça s’est gâté, c’est quand elle m’a demandé si je connaissais la tête. J’ai du avoir l’air d’une pomme parce qu’elle est aussitôt passée à une autre question : “Et ton père, tu penses qu’il connaissait cette personne ?” Là, c’était trop. Elle avait dit ce qu’il fallait pas. J’ai dégobillé direct sur ses chaussures. La gendarme s’est reculée brutalement et m’a regardée d’un air horrifié.

Quoi ? J’allais pas la laisser dire des trucs pareils. Comment mon père aurait-il pu connaître la tête ? Elle s’était juste retrouvée là on ne savait pas comment mais lui, il avait rien à voir avec ça. Pourtant, je voyais bien à sa figure et avec cette question perfide que l’idée lui paraissait pas totalement absurde, contrairement à moi, et même, si ça se trouve, ça lui paraissait tout à fait logique. Il avait suffisamment mauvaise réputation pour qu’on se dise qu’une tête coupée, ça avait forcément un rapport avec lui. Si en plus la tête se trouvait à deux pas de sa maison, hein, qu’est-ce qui prouvait qu’il n’avait pas une responsabilité quelconque dans cette histoire ?

cannes têtesJe savais pas ce qui se passait en bas pendant ce temps là mais j’aimais pas le tour que prenait la discussion. Je gambergeais à toute vitesse et ça a du se voir  parce qu’elle s’est désintéressée de moi. J’ai eu le sentiment que sa sollicitude n’allait pas déborder les quelques minutes auxquelles j’avais eu droit. J’étais redevenue en un instant la fille du fou. Heureusement, la suite de l’infanterie est arrivée juste à ce moment là, et c’était assez à propos. J’ai reconnu avec soulagement la tête toute noire du lieutenant. La fille s’est approchée de lui et lui a fait le résumé de ses efforts. Il l’a renvoyée dehors et s’est approché de moi avec son bon sourire de sainte Nitouche. “Alors petite ! Ça gaze ? Drôle d’histoire, hein ?” Il avait l’air tout guilleret, comme s’il allait aux champignons. Pour un peu il se serait frotté les mains. “Bon, alors dis-moi, après je te laisse tranquille, c’est promis, est-ce que tu as remarqué quelque chose de bizarre ?…  A part ce que tu as trouvé évidemment.”

J’étais contente de le voir, mais j’avais plus envie de penser à tout ça. Même si je voulais bien l’aider, franchement, j’avais rien à ajouter à ce que j’avais expliqué à la fille. “Je vais t’aider”. Toujours l’impression qu’il pouvait lire dans les pensées des gens… C’était assez déroutant mais confortable aussi, parce que j’ai l’air bavarde comme ça, mais quand on m’interroge, les adultes je veux dire, je sais jamais plus quoi dire. “Je voudrais que tu me dises si tu as remarqué quelque chose d’anormal avant de trouver ça, là-bas. Dans la nuit par exemple, ou bien hier, ou ce matin, tu vois ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a paru sortir de l’ordinaire ? Un bruit, des gens, n’importe quoi. Un tout petit détail à tes yeux peut être important pour nous. Tu comprends ?” Je comprenais évidemment.

“Vous allez l’emporter, la tête?”

A suivre.

Micha – 4 (Chapitre 2)

Episode précédent : Micha – 3.

Tout a basculé le jour de la tête. Ma mère était partie depuis longtemps, Styx était déjà là et avait bien grandi. On commençait à s’habituer à notre petite vie à trois, une vie assez pépère faut dire. J’étais pas obligée de manger des légumes que j’aimais pas vu que mon père en cuisinait pas, j’étais tout le temps de hors à courir dans la campagne, seule ou avec lui, j’avais mon copain Mario, et mon père son pote Salim – faudra que je parle de Salim, mais pas tout de suite – on faisait du feu le soir dans le vieux poêle à bois, bref, les choses allaient plutôt bien. Il y avait bien des jours où le moral baissait. Des jours où la soirée était morose, où mon père buvait trop de bière, ou bien des fois où il parlait tout seul. Il y avait des dimanches où il partait toute la journée, mais c’était pas souvent et quand ça arrivait, j’avais toujours la ressource d’aller chez Mario. Tout ça, c’est la vie des adultes je crois, pas toujours joyeuse, pas toujours triste et vraiment, on était bien. Et puis un matin, j’ai trouvé la tête.

méduse
Méduse (école flamande, XVIIème)

C’était un samedi, j’étais sortie pour aller me promener avec Styx le long de la rivière, juste histoire de prendre l’air après avoir fait mes devoirs. Mon père taillait des trucs dans le jardin – il y a toujours des trucs à couper dans un jardin, c’est assez incroyable, les rosiers, les arbres, l’herbe, les ronces, tout un tas de machins qui poussent tout le temps et dont on veut pas, ou pas autant que ça pousse en tout cas. Donc mon père taillait. J’étais à peine arrivée au ruisseau que Styx s’est mis à gronder, le poil hérissé comme un porc-épic, les babines retroussées et tout. Ça m’a même presque fait peur car quand j’ai voulu voir pourquoi il se mettait dans cet état, il m’a grogné dessus, ce qu’il ne fait évidemment jamais. Je suis quand même passée. Il devait y avoir un blaireau ou une bestiole comme ça, et en général, ils ont plus peur de nous que nous d’eux. J’allais le faire déguerpir mais là, j’ai senti avant de voir. Une odeur de sang mais pourri. Une odeur fade qui vous noue instantanément les boyaux. Et j’ai vu la tête. Juste une tête. Pas de corps Une tête posée là, en bord de chemin avec ses yeux ouverts et une drôle d’expression pas du tout normale, enfin, je veux dire qu’on voit jamais personne avec une expression comme ça, même les morts d’habitude, ils ont l’air de dormir, enfin, ceux que j’ai vus, mon pépé par exemple ou le vieux chat de Mario, qu’on a trouvé tout mort un jour, couché sous son arbre préféré. Eux ils avaient l’air de dormir, c’était juste un peu différent. Là, la tête, elle faisait carrément une grimace horrible et en plus, comme il y avait pas le reste du corps, c’était impossible à regarder.

J’ai hurlé. J’ai hurlé non stop, je savais pas que je pouvais crier aussi longtemps, et même quand il fallait respirer, je criait encore. Je pouvais pas m’arrêter. Styx aboyait comme un fou après la tête et moi, et moi je poussais le cri le plus long de l’histoire. Mon père est arrivé en courant comme un fou, sans doute presque immédiatement mais ça m’a paru une éternité et il m’a soulevée de terre comme un fagot de paille. Il m’a serrée fort dans ses bras en me caressant la tête et il répétait juste “Là, là, là, c’est rien, c’est rien”. Mais bon sang c’était sûrement pas rien, alors je bafouillais des trucs sans queue ni tête du genre “C’est quoi” ou bien “Maman” ou encore “Papa”, je sais plus trop, et puis je pleurais tellement que j’avais pas de larmes, c’était sec, et ça me brouillait le ventre comme on bat une omelette.

enfant
Enfant Massaï, Jeffroy Héol

Il m’a ramenée à la maison avec le chien. Styx s’était calmé dès que mon père était arrivé. Il s’est assis sur le vieux banc à moitié rouillé du jardin avec moi sur le genoux et il m’a bercée comme une toute petite fille en me chantonnant presque comme une litanie de me calmer. “Calme toi Micha, calme toi, calme-toi.” (Mon nom c’est Charlotte, mais on m’appelle Micha, je sais pas pourquoi). Après un petit moment il a dit : “Je suis désolé que tu aies vu ça, mais c’est fini. Là. Ça va aller ?”, Ça n’allait pas s’arranger du tout, je le savais bien, c’était juste une façon de parler. J’ai hoché la tête en reniflant. Il m’a parlé encore et encore, très doucement. Il ne disait rien d’important, il me protégeait juste, avec des mots. J’avais du mal à parler mais au fur et à mesure que je reprenais mes esprits, une question me taraudait : et après ? Je lui ai demandé ce qu’il allait faire. Il a regardé par terre d’un air embêté. “Faut appeler les flics. Ça m’emballe pas mais ya pas le choix. Faut les appeler.” et c’est ce qu’il a fait. Il m’a prise par la main, j’ai sauté du banc (j’allais pas le quitter d’une semelle, ça, c’était garanti) et on est rentrés. Il a pris le combiné en soufflant, comme s’il pesait une tonne. Là, faut bien dire que la conversation était assez bizarre. Déjà, il y avait la petite musique de la gendarmerie et la voix synthétique qui nous disait d’attendre, un opérateur allait répondre. Genre administration peinarde. Ça a duré un petit moment. Après, le gars ou la fille a à peine eu du mal à comprendre.

“Ma fille vient de trouver une tête dans le chemin”. Moi, j’aurais fait un triple salto si on m’avait dit ça au téléphone, mais pas le gars (ou la fille). Il a répété “Oui, une tête… Non je sais pas, comment voulez-vous que je sache… Non… J’en sais rien… On habite aux Moulins des Bordes… Oui, à Damazieux. Tout près de la rivière. Après la sortie du village. En direction de l’ancienne scierie…” etc. Très rendez vous d’affaire, j’en croyais pas mes oreilles. Tout avait l’air normal. Il a donné son nom et tout, le mien, mon âge ; ils allaient venir. J’ai demandé à mon père si c’était le lieutenant Dieudonné qui serait là mais évidemment il ne savait pas. J’étais sure qu’il se posait la même question, à voir sa tête. C’était comme s’il avait deux visages en même temps. Pour moi, il était tout gentil, tout inquiet et pour lui, pour tout ce qui allait arriver, il était déjà en boule, fermé comme une huître, hostile. Je savais pas qu’on pouvait être comme ça, double, simultanément.

Episode suivant : Micha – 5

Micha – 3

(… Il était assis sur le vieux canapé et il contemplait la table basse en mille morceaux comme s’il ne comprenait pas ce qui venait de se passer.)

Georges_Braque,_1911,_La_Tasse
(Georges Braque : La tasse 1911)

Le lieutenant (Dieudonné, c’est un sacré non, ça !) a juste redressé un tabouret qui avait survécu à l’ouragan parce qu’il était en métal et s’est assis dessus en lui demandant comment ça allait. Le regard noir de mon père ! C’est sur que ça allait pas, il était stupide ou quoi ? Mais ça l’a pas arrêté. Il a regardé tout autour, il m’avait vue bien sur, j’étais dans le renfoncement entre la porte du couloir et l’escalier. Il a dit : “Wouah ! tu t’es un peu lâché là, hein mon vieux ? Tu sais que tu as fichu une sacrée frousse à ta bonne femme ?” Mon père, les lèvres pincées, farouche comme Néandertal en personne. Il a continué : “ Moi, vos histoires, ça ne me regarde pas tu sais. Tu l’as pas touchée, alors… J’ai rien à dire. Tu vas juste me promettre de pas chercher à l’embêter, d’accord ? Au fond, tu ne frapperais pas une femme, n’est-ce pas ?” Il ne répondait toujours pas. Le lieutenant a ramassé deux ou trois débris, un cendrier, tranquille comme s’il rendait visite à un vieux copain, et il a ajouté : “ Et la petite, ça va aller ?” Mon père bloqué en arrêt sur image. Pourtant, ça a du cheminer dans sa tête parce qu’il a jeté un très rapide coup d’œil dans ma direction (j’osais à peine respirer) et il a hoché la tête. Une fois. Et puis deux.

 

Le lieutenant m’a fait signe d’approcher. Il a posé sa grosse patte sur mon épaule et il a dit : “Tu vas aller au lit ma petite, d’accord ? Ton papa va ranger tout ce bazar et demain, il t’accompagnera à l’école. Ça va aller.” Avec un bon gros sourire de papy. Allez, je suis pas idiote, c’était pour mon père qu’il disait tout ça. C’était des ordres, mais c’était malin parce que le plus incroyable, c’est que ça a marché. Ils m’ont regardée monter l’escalier en silence. D’en haut, j’ai entendu le lieutenant dire encore quelques mots. Ils sont allés dans la cuisine un petit moment, ils ont tripoté de la vaisselle, et il est parti. La voiture s’est éloignée. Le petit jeune, il avait pas bougé, pas dit un mot pendant toute la visite. C’est sur que lui, il était pas tranquille à mon avis.

J’ai pas dormi tout de suite, bien entendu. Mon père s’est mis à bouger des choses. Il a balayé le verre brisé. Ça fait un bruit spécial le verre qu’on balaie. Ça crisse sur le sol. Il a sorti des objets. J’entendais la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer. J’avais encore peur, mais moins. Étonnamment, je croyais ce qu’avait dit le gendarme. C’était la première fois que je voyais quelqu’un d’aussi tranquille en face de mon père, et ça, forcément, c’était un bon point. Il y avait au moins une personne qui lui faisait confiance, à part moi. Donc il était possible que papa assure, malgré son caractère. J’ai pris toutes mes peluches sur mon lit, appuyées contre le mur et je me suis efforcée de les rassurer. Bon, d’accord, ça a l’air un peu bébé mais à l’époque j’étais petite, et elles avaient vraiment l’air de vivre leur petite vie avec moi, alors je leur parlais tout le temps. Je leur ai donc expliqué qu’y fallait pas qu’elles paniquent, que mon père s’était énervé mais que même si maman partait, on allait continuer comme avant, l’école, les câlins, les jeux au jardin et tout. C’était juste un peu bizarre de dire ces choses là. Moi même je me demandais comment on ferait sans maman, vu qu’elle faisait tout à la maison, mais bon, ça devait être possible. Fallait bien y croire.

Tout ça pour dire que les gendarmes ont déjà coffré mon père pour des bagarres, mais le lieutenant s’est jamais acharné sur lui. Peut-être que c’est lui qui n’est pas normal, vu que les gens normaux sont agressifs. C’est peut-être ça la norme ? Je sais pas. De toute manière, c’est aussi bien pour nous parce que si le lieutenant avait décidé d’être méchant, j’aurais fini direct en foyer, et ça, il n’en n’est pas question. Plutôt crever. De toute manière, j’ai jamais vu mon père s’énerver contre moi, alors je vois pas pourquoi des gens qu’on connaît pas nous sépareraient. Y savent rien de nous.

Même après le départ de maman, il est resté cool avec moi. Pourtant, il y a des fois où ça n’allait pas trop. J’ai pleuré certains soirs, parce que je voulais pas manger ce qu’il avait préparé. Je me suis fâchée un jour où il voulait me mettre des vêtements que j’aimais pas mais lui, il s’est jamais énervé. Il avait même l’air triste quand je faisais des histoires. Quand il était vraiment pas d’accord avec moi, s’il voulait pas céder, il allait dans le salon attendre que ça passe, ou dehors, mais pas trop loin. Le jour des vêtements, il est allé attendre sur le pas de la porte et il m’a laissée m’habiller toute seule. J’étais très en colère, et j’ai pris les vêtements que je voulais avec rage, mais tout à coup, je n’avais plus aucun intérêt pour ça. Il aurait pu rentrer et me faire enfiler un sac de pommes de terre, j’aurais laissé faire. J’étais moi aussi soudain très triste, et le pull rouge qui me faisait tant envie ne comptait plus. Je suis sortie le rejoindre, il a juste dit “T’es prête ?” Je lui ai pris la main. “Bon, alors on y va.” Et c’est tout.

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Enki Bilal, pour Amnesty International

Je crois qu’il peut pas m’expliquer les choses, il y arrive pas. C’est au dessus de ses forces. Je sais, ça peut paraître bizarre, parce qu’en général, on aime bien expliquer aux gens qu’on aime les trucs qui sont importants pour nous. Avec Mario par exemple, je lui raconte ce à quoi je pense et comment je vois les choses, on rigole et on se raconte des blagues, on se moque des autres à l’école etc. Ça a l’air facile et ça vient tout seul, mais pas pour mon père. Alors quand c’est comme ça, il me laisse me débrouiller. Je sais seulement que quand je suis dans la panade, il est toujours là.

(A suivre)

 

Micha -2

(… Peut-être que mon père et elle, ils ont la même méthode de pensée. Ça me fait marrer d’imaginer ça, parce que franchement, ils se ressemblent pas, mais alors pas du tout ! L’ours et la poupée en porcelaine !)

Quand ça dure trop longtemps, s’il y a vraiment rien à faire dans le coin pour moi, si j’ai observé tous les insectes, testé tous les arbres, grimpé sur tous les cailloux, rêvassé moi-même suffisamment, et si c’est un endroit que je connais, qui fait partie de nos tours habituels, je lui dit “bon, ben moi, je rentre”. Il hoche la tête et je rentre seule, soit en revenant sur mes pas soit en finissant une boucle que je connais par cœur. En fait, je ne rentre pas tout à fait seule parce que Styx est presque toujours là. Styx, c’est le chien de mon père. On l’a trouvé il y a trois ans, dans le fossé qui borde de la départementale juste devant chez nous. Il était tout bébé. Des gens avaient du le balancer là pour s’en débarrasser. C’est mon père qui l’a entendu et ramassé. Il fendait du bois dans le jardin, quand il s’est brusquement arrêté. Il est resté immobile un instant et puis hop, il est sorti par le portillon et il a marché une vingtaine de mètres. Là, il l’a pioché dans les mauvaises herbes comme un vieux plastic pourri, en le tenant à bout de bras. Le chiot couinait comme pas un , il était sale comme une vieille chaussure. Si ça, ça montre pas qu’il est pas fou, je sais pas ce qu’il faut, parce qu’on sait tous qu’on peut pas laisser crever quelqu’un comme ça, même pas un chien.

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L’homme et le chien, Gary Bunt

Bref, il a pris le bébé chien contre lui dans ses bras, il l’a tenu pour le réchauffer et le chiot s’est mis à lui lécher le bout des doigts. Évidemment, je l’avais suivi, alors j’ai dit : “On va le garder, hein ?”. Il a attendu un peu pour répondre, en chatouillant le gros ventre du minuscule bestiau et il a dit simplement : “Oui. Il s’appellera Styx. Avec un i grec” (ça c’était pour moi). Et il a ajouté : “C’était pas son jour, faut croire.” C’était un sacrément long discours. Je me suis dit que le chien, il était bien tombé finalement, parce que si mon père parlait autant pour l’accueillir, c’est qu’il allait l’aimer fort. Et je me suis pas trompée. Maintenant, ils sont inséparables. Sauf quand je rentre toute seule car Styx m’accompagne toujours. Ça doit être un accord entre eux. Dans la nature, Styx est mon garde du corps. Le reste du temps, il suit mon père dans ses vadrouilles, quelle que soit la météo.

Donc mon père, il parle, il s’occupe de moi, il a même un chien comme beaucoup de gens, alors tous ceux qui le regardent en biais, ils ne savent rien de tout ça et ils sont juste malhonnêtes. C’est vrai qu’il fait pas comme eux, à toujours bavarder pour ne rien dire. Il parle seulement quand ça en vaut la peine, et même si c’est pas souvent, ça fait pas de lui un fou. C’est pas sûr, d’ailleurs, que tous ces “normaux” aient beaucoup plus à dire que lui, en vérité.

Mais, ça, c’est un autre sujet. Si je m’en tiens à mon père, après, je sais bien que tout ça vient de la peur qu’il leur inspire. Faut dire que parfois, il peut être vachement impressionnant, surtout quand il se met en colère. Bon, je reconnais que ça lui arrive  un peu plus souvent qu’aux autres. Dans ces cas là, il est vraiment terrible. Il crie, il hurle même, comme un ours blessé. J’ai jamais vu d’ours, évidemment, mais ça doit faire pareil. Il peut se jeter sur quelqu’un et le frapper. Il peut aussi casser les meubles, les chaises, les tables etc. Je l’ai déjà vu faire. Même les vitres, même si ça peut le blesser. Dans ces cas là, je crois qu’il s’en rend même pas compte, ou alors il s’en fout. Il peut être violent. Il a déjà cassé des nez, mais ça va pas plus loin. Dès qu’il a touché quelqu’un, il s’arrête, il reste là complètement hébété, tout furieux encore, avec ses yeux qui cherchent partout, comme s’il voulait tout voir à la fois, et en général, il s’enfuit en hurlant. Je vous l’ai dit, c’est quelqu’un qui fuit. Et là, les gens disent “Il est complètement cinglé”, et leur opinion est faite, ya plus rien à ajouter.

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Francis Bacon

Moi, je dis que si c’était le cas, on l’enfermerait. Mais les gendarmes le connaissent. Ils l’ont jamais arrêté sérieusement. Jamais plus d’une nuit, le temps de se calmer quoi, quand ils ont réussi à le rattraper, c’est à dire pas souvent. Je crois que le lieutenant de la gendarmerie l’aime bien. Enfin, c’est pas vraiment de l’amour, hein, parce que les gendarmes, ils sont pas là pour ça, c’est d’abord des flics, mais bon, il a pas peur de lui, le lieutenant, alors il le déteste pas, et même, je suis sure qu’il voit bien que mon père, c’est un gentil. Depuis l’histoire avec ma mère en tout cas. Parce que ça c’était de la grosse grosse colère, c’est sûr. Il était furax. Il a complètement disjoncté. Avec le recul, je me dis qu’il lui aurait sans doute pas fait aussi mal qu’il semblait en avoir l’intention, mais avec la fureur, on ne sait jamais, bien sûr, et elle s’est tirée vite fait, avec rien du tout, et elle allait certainement pas insister pour m’emmener.

Franchement, j’en menais pas large. J’aurais tout donné pour qu’elle me prenne avec elle et m’entraîne loin de ce tourbillon de rage, loin du salon dévasté et des cris. Mais mon père se tenait au milieu de la pièce, le tisonnier à la main, et ç’aurait pas été prudent pour elle de traverser, parole, moi-même je l’aurais pas fait. Elle est allée direct chez les poulets et c’est le lieutenant en personne qui s’est radiné une demie heure plus tard avec un petit jeunot que je connaissais pas. Mon père s’était calmé déjà. Il était assis sur le vieux canapé et il contemplait la table basse en mille morceaux comme s’il ne comprenait pas ce qui venait de se passer.

(à suivre)

Micha – 1

1.

Ya des gens qui disent qu’il est bête. Tout ça parce qu’il ne parle pas, ou presque pas. En fait, il aime pas les gens. Il sent que de toute manière, ça ne servirait à rien de les aimer parce que les autres s’en foutent de lui. Alors parler, hein, pour quoi faire? Du coup, il se tait.

Ya des gens – d’autres – qui disent qu’il est fou, et ils se racontent des choses tout bas entre eux sur son passage. Ils le regarde de loin, la tête relevée, ils essaient de se donner des airs supérieurs mais en vérité, c’est juste pour cacher qu’ils ont peur de lui. Comme ils ont peur, ils le traitent de fou, mais c’est chez eux que ça va pas bien, parce qu’il n’est pas fou. C’est simplement plus facile comme ça. D’autant plus qu’il n’ira pas les contredire.

Ceci dit, c’est vrai qu’il est bizarre, si on compare sa manière d’être avec celle des gens en général. Il dit pas bonjour. Il passe devant les gens avec son regard noir braqué sur eux pour qu’ils fassent pas de réflexions. Il bouscule même ceux qui s’obstinent à lui demander quelque chose, ceux qui jouent la politesse par devant et qui bavassent sur son compte par derrière. Il bougonne des choses incompréhensibles, des trucs pas flatteurs qu’ils comprennent parfois à moitié. De toute manière, il fuit le monde, tout le temps, et même à la maison, on peut dire qu’il fuit souvent aussi. Il se détourne, ou il part et alors, on ne peut jamais savoir à quelle heure ni même parfois s’il rentrera le jour même ou le lendemain.

Il est bizarre. C’est tout. Moi, je sais bien qu’il est pas fou. D’abord, parce qu’il est mon père donc je le vois tous les jours ou presque et avec moi, il est normal, un père normal. C’est pas un père qui me lit des histoires le soir, ni qui vérifie les devoirs, ça, non. Je crois pas qu’il se fiche complètement de ce que je fais à l’école non plus, parce que quand je fais mes exercices sur la table de la cuisine, il me regarde depuis son fauteuil du salon et je vois bien qu’il a l’air plutôt content. Peut-être qu’il est rassuré que je lui demande pas de m’aider, parce que ça l’embêterait d’avoir à parler trop, mais ça a l’air de le satisfaire que je fasse ce qu’il faut pour l’école. En tout cas, il me demande jamais rien et il va pas aux réunions avec les profs. Il joue pas non plus à des trucs comme les cartes, le Uno, le Monopoly comme certains parents. Je crois pas que j’ai jamais joué avec lui à quelque chose. Les jeux, j’ai découvert ça chez Mario, mon seul et unique copain. Mais, en ce qui concerne mon père, c’est pas parce qu’il fait pas toutes ces choses que font d’autres parents qu’il est pas un père comme y faut.

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Albert Bierstadt, Yosemite Valley

Il me laisse l’accompagner dans ses balades et ça, pour se balader, il se balade drôlement. C’est même une chose qu’il fait tout le temps, et s’il était pas obligé de travailler et de dormir, je me demande s’il ne passerait pas son temps à marcher. Il arriverait certainement à faire plusieurs fois le tour de la terre. C’est pas un randonneur, hein. Il a rien a voir avec les gens qui s’équipent pour marcher, sac à dos, chaussures spéciales, vêtements spéciaux et tout. Non, lui, il part avec ses Doc Martins et son jean, il a toujours sa veste kaki moche sauf quand il fait chaud, et hop, il marche, il marche, comme si sa vie en dépendait. Je lui ai jamais demandé pourquoi. Je sais juste que j’aime l’accompagner. Et quand il va trop vite pour moi (parce qu’il marche sacrément vite), il s’arrête et il m’attend. Des fois il me demande si ça va, quand je suis essoufflée d’avoir couru pour le rattraper. “Faut pas courir” il me dit. Ben c’est facile à dire pour lui, parce qu’il a de grande jambes, mais moi, j’aime pas être trop loin derrière et j’aime pas l’obliger à ralentir. Bref, il s’arrête, comme un père qui marche avec sa fille et qui s’arrête pour pas la perdre.

Quand un endroit lui plaît, il s’installe. Quand je dis qu’il s’installe, je veux dire qu’il s’assoit dans un coin qui lui lui paraît confortable, une pierre plate, de l’herbe sèche, par terre adossé à un arbre, et il rêvasse. Ou il réfléchit. Je sais pas, vu que je suis pas dans sa tête et qu’il me livre pas le fond de ses pensées. Il peut rester des heures comme ça. Possible qu’il pique aussi un petit roupillon de temps en temps, mais discrètement alors. Je suis pas sure. Moi, pendant ces longues pauses, je furette dans la nature. Quand je connais l’endroit, je retrouve en général mes cachettes de précédentes balades. Je connais par exemple des fourmilières géantes et je vais inspecter leur évolution. Je vais relever mes coins à champignons quand c’est la saison comme d’autres vont relever leurs pièges. Il y a un endroit aussi où vit tout un clan de lièvres. Jusqu’à présent, les chasseurs du coin les ont pas trouvés et ils sont marrants à regarder. Je connais les cachettes de quelques hibous, et il y a toujours plein d’oiseaux à voir si on sait rester immobile. Bref, je m’occupe. Des fois je fais comme lui, je réfléchis sur ma vie, je pense des trucs sur ce que les gens ont dit ou fait, et il arrive que je comprenne mieux en prenant le temps d’y réfléchir. Mais des fois pas du tout, c’est même pire. Mme Pradel, ma prof de français, elle dit qu’il faut donner du temps aux pensées pour faire le tour de notre petit cerveau. Pas se précipiter sur les conclusions. Mais moi je crois que des fois, elles se paument complètement et on n’arrive pas à savoir ce qui est bon ou pas, vrai ou faux, bien ou mal. Cela dit, c’est en réfléchissant comme ça que j’ai fini par comprendre que les gens se trompent sur mon père alors ça a du bon aussi. Peut-être que mon père et elle, ils ont la même méthode de pensée. Ça me fait marrer d’imaginer ça, parce que franchement, ils se ressemblent pas, mais alors pas du tout ! L’ours et la poupée en porcelaine !