Montségur (1)

Je suis venue pour la première fois  à Montségur à l’âge de douze ans. Je me rappelle très bien la montée au château, un matin d’été. Il faisait déjà très chaud. L’avant et l’après sont plus flous dans mon souvenir. Nous étions en voiture, une petite 4L que ma mère avait achetée à un collègue. Je suppose qu’elle avait eu envie de liberté cet été-là.

A l’époque, je n’aurais pas su dire ces choses. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle pouvait désirer ni ressentir. Je ne m’en souciais pas. L’égoïsme de l’enfance me la montrait toujours apte à tout, et ses actes, ses décisions ne pouvaient être que ce qu’ils semblaient être : de bonnes idées. Mais elle étouffait. C’est ce qui m’apparaît aujourd’hui en repensant à cette équipée de trois semaines. Elle étouffait à Paris et peut-être dans sa vie, son travail, ses relations avec ma grand-mère, que sais-je ?

montségur1« Pour les vacances, on pourrait faire un voyage itinérant. Traverser les Pyrénées, de là à là, tu vois ? On partirait en voiture et on dormirait chaque soir dans un lieu différent. » Ça te dit ? avait-elle ajouté. Ça me disait. Et nous étions parties avec une collection de cartes Michelin, moi chargée du copilotage, de la lecture des fameuses cartes, de l’indication du chemin aux carrefours délicat, elle conduisant la petite auto bleue aux couvertures en patchwork multicolore, sur les routes sinueuses des Pyrénées.

Si une grande partie de nos mésaventures de cet été-là est tombée pour moi dans l’oubli il n’en va pas de même pour l’étape à Montségur.

Le romantisme tragique de l’épopée Cathare ne pouvait que me toucher. Le site ensuite, le magnifique point de vue, accessible uniquement à pied. C’était inédit pour la petite parisienne que j’étais alors. Je me suis glissée spontanément dans la peau d’un voyageur à l’assaut de ce chemin rocailleux, transposée dans le silence d’un Moyen Age confus et périlleux. Je ne voyais pas les touristes. Grâce au récit et aux explications que ma mère avait tenu à me donner la veille, je prêtais au comte de Foix les traits que j’avais déjà attribués à Ivanohé. Il en avait les qualités, j’étais son féal et en son nom, je gravissais le pog sur un cheval fourbu mais aussi vaillant que moi, sans aucun doute (je lui avais même sûrement donné un nom).

J’ai arpenté dans tous les sens le château ruiné (c’est assez petit). Je me souviens en avoir fait le tour malgré l’interdiction de ma mère. Je testai toutes les petites terrasses du castrum encore accessibles, tout cela en me racontant mille histoires, en réinventant les familles qui avaient vécu là huit siècles auparavant, en nouant des conversations audibles de moi seule avec les habitants d’un village que j’imaginais remuant et peuplé. Je mélangeais toutes les représentations que j’avais de cette époque et retrouvais derrière chaque buisson (pour moi des murs et des maisons) des compagnons imaginaires. Assis sur des tabourets en bois grossier, nous échangions nos souvenirs d’aventures et de Terre Sainte pendant que mon écuyer (j’en avais forcément un), descendait un cruchon de vin dans une auberge en faisant de l’œil à une jolie fille après avoir pansé nos chevaux (y avait-il seulement des chevaux à Montségur ? C’est moins que probable).

Aucun doute, j’ai vécu cette visite avec un enthousiasme dont je ne retrouve pas l’équivalent dans la suite de ce voyage, ni même dans toute mon enfance, sauf à Chambord peut-être, une autre fois, lors d’un autre voyage. J’ai vu tout autre chose que ce qu’il y avait à voir. Autre chose que des pierres et des broussailles. Mon souvenir de Montségur est plein de couleurs, de bruits, de gens, qui n’existaient ce jour-là que dans mon imagination. Pourtant, c’est ce qui m’en reste. Une visite en plein moyen âge, et pas n’importe lequel : celui des Cathares, excommuniés et massacrés, bref, des martyrs héroïques dont pouvait s’emparer mon imagination sauvage.

montségur2A Toulouse, (était-ce avant ou après Montségur ? Je ne sais plus), j’avais acheté une carte postale assez grande représentant une vue du pog et de son château à l’automne. C’était un lavis à l’encre de chine avec une pointe de couleur, des tons bruns roux, le tout assez réussi. Cela avait un petit air d’estampe chinoise. J’ai conservé cette carte punaisée au-dessus de mon bureau jusqu’à ce que je déménage, une dizaine d’années plus tard. Je me revois réfléchissant à mes disserts, mes versions et mes devoirs d’histoire en contemplant Montségur encore et encore. Si je ferme les yeux aujourd’hui, j’en retrouve avec précision le dessin, chaque détail, les couleurs, jusqu’à la manière dont un coin s’était corné un jour où elle était tombée. Montségur m’a accompagnée pendant toute mon adolescence.

Il y a dans les chambres des ados des éléments secrets qu’ils ne partagent pas. L’estampe représentant le pog de Montségur en était un, à côté d’un poster évoquant Martin Luther King, un autre du Che et une carte postale envoyée de Corse par une amie. Certains livres avaient un droit de préséance en occupant l’étagère au-dessus du bureau plutôt que la bibliothèque du couloir. Ils constituaient autant de clés. Le Gaffiot, La maison de Toutou, Le Merveilleux voyage de Nils Holgerson, Alcool, Le Capitaine Fracasse… Ceux-là ne me quittaient pas.

Et puis j’ai oublié. La vie, ensuite, a fait que j’ai oublié. Le pog, son château, ma visite, l’estampe remisée dans un carton à dessins avec mes « œuvres » et mes posters. Tout s’est replié dans un coin de mémoire. Mais on ne perd finalement rien. Seulement des objets. On ne perd pas ces morceaux de soi qui comptent, même momentanément effacés.

à suivre…

Silence

Le silence est un lit pour le chant du monde.
Il est rempli de sons (les amoureux et les solitaires le savent)  dans la ville comme à la campagne.

rosée

Le silence, c’est avant tout se taire, un état d’esprit, un moment de l’en-soi, quand cesse la course et le contrôle. Le silence est vagabondage possible (mais non obligatoire !) de la pensée.

J’ai besoin de silence. Tous, nous en avons besoin, même si certains ne le savent pas, même si certains ne le trouvent jamais, la faute aux conditions extérieures, intérieures, cela dépend sans doute.

Il nous faut penser. Quelque chose en nous l’exige. Cela relève peut-être de notre dignité, de notre humanité. Toujours est-il qu’il nous faut tendre ce lit blanc et net du silence pour percevoir et concevoir le temps, l’espace, nous dans ce temps et cet espace. Il nous faut le silence pour nous déployer.

Le chant, lui, c’est la beauté brute, en dehors de tout jugement, de tout esthétisme. Chant, écriture, peinture, tout repose sur un socle de silence. Les enfants le savent d’instinct. Ils sont bruyants quand ils jouent, jusqu’à cet instant que tous nous avons observé un jour ou l’autre. Ils s’arrêtent, concentrés, absorbés tout entiers dans l’observation intense de la serrure du buffet, de cette pierre, de quelque chose qu’on n’identifie peut-être même pas. A cet instant, quoi que ce soit, c’est le plus important au monde.

Et puis c’est fini. Ils retournent au jeu, au mouvement, au bruit. Les enfants passent du silence aux cris sans transitions, sans truchement, ils n’ont besoin de rien.

Certains perdent cela ensuite. Sans doute notre mode de vie hyper-bavard et hyper-connecté y est-il pour beaucoup. En offrant très tôt l’accès au monde des textos, à la tribu des pairs virtuels, nous fermons la porte qui donne sur les trajets solitaires vers la liberté. En imposant des itinéraires intellectuels, en enfermant les esprits dans le carcan de « programmes », nous fermons la porte à l’exploration en compagnie d’un livre, d’un film, d’une musique, en bande ou en solitaire.

L’amitié elle-même repose sur le silence. Elle n’est pas un like sur Facebook. L’amitié, ce sont des heures ensemble où la parole et le silence dessinent des motifs spécifiques sur les trames de la mémoire et du cœur.

Le silence est à l’origine de tout ce que nous devenons, il naît de la solitude mère autour de laquelle tout se construit.

A notre mort, la solitude et le silence se résorbent. C’est presque rien, à peine une ride à la surface du monde. Elle s’efface de d’elle-même, et ce qui reste, c’est le silence des autres, troublé peut-être par le vide et la blessure du chagrin mais rendu très vite à sa densité, à sa qualité aussi.

Après avoir traversé la journée, je retrouve le silence comme on arrive au port, j’y ai des repères familiers – de petits sons posés sur le drap propre de l’achevé – et je circule sous les arches très privées de ma pensée, au milieu de fragments, de mots, de phrases, d’images, de presque-souvenirs, du juste-vécu, libre et flottant.

Ce silence-là est récurrent, nécessaire lui aussi, et j’ai appris à attendre sa venue. C’est une respiration lente, elle rend possible la traversée du chaos ordinaire.

LZ

Niqab

Les femmes-cercueils ont un cercle noir autour du visage
Ni cheveux ni oreille ne dépasse
Elles voient – mais juste un peu
le voile épinglé à la gauche du front
Le monde n’a pour elles ni odeur ni saveur
Croit-on !

couloir N&B

Couloir, par Alexis Giroux

Qui sont-elles sous le flanc noir du niqab ?
Ceux qui ont scellé leur voix par du tissus croient à un monde
où les hommes déploient une solitude déguisée en toute puissance

Remisée sous le vêtement-sarcophage
la vie des femmes s’effrite en jeux intérieurs
entre jardin et misère
et l’humain sort vaincu des non-rencontres
que le froissement des étoffes aiguise jusqu’à l’insupportable

Extrême est le silence des rires interdits
La rue appartient aux garçons turbulents qui découvrent le monde
un jugement déjà dans le regard
Malheur à qui rêve d’Eden !
L’humanité n’est qu’un vaste péché
Protéger, interdire, fuir et punir
sont les reliefs d’une création où l’on va seul

Où vont les corps des femmes-cercueils qui traversent, invisibles, l’en dehors ?
L’esprit des hommes les fuit, entre fièvre et mensonge
Elles voyagent de chambre en chambre à travers le couloir du niqab
Le jour glisse sur elles, oubliées à la nuit

Où vont leurs rêves ?
Que disent leurs mots dans les maisons scellées?
Leur parole est devenue secret
– un grand blanc dans le chant du monde –
Elles se heurtent aux angles d’une prison portée à même le corps
et, innombrables,
elles brodent l’injure de leur condamnation
d’un fil de sang
sur l’envers du niqab

LZ

La chanson du dragon

Parfois je suis dragon. Je quitte ma défroque d’homme, mes ailes se déploient, légères, puissantes. Une invulnérabilité neuve m’habille, je pars pour les univers.

Sans cela, je croirais comme tous que les dragons sont des légendes. Des créatures pour faire peur aux enfants. Non. Le dragon est avant l’expérience d’ici, il est avant ce qui se conçoit.

On imagine : Puissance, force du feu, du froid sidéral… En réalité, c’est nous et nous l’ignorons. Le trouver en soi et savoir, c’est rare.

dragon-luneLa première fois, ce fut un rêve, un de ces rêves si réalistes qu’on les sait plus vrais que le réel. Dans ce rêve, j’étais un dragon et c’était si naturellement moi que la question d’espèce ne se posait pas. Homme ou dragon, cela importait peu, j’étais ce que je vivais, à l’instant où je le vivais.

Parfois je suis donc dragon. Peut-être d’autres sont-ils chat, ou lion, ou baleine ou griffon. C’est qu’ils sont eux aussi dragons d’une certaine manière. Il s’agit avant tout d’être et non d’appartenance.

J’ai lu d’innombrables livres où les animaux fabuleux avaient le beau rôle, terribles et fascinants mais toujours factices, au fond. On leur prêtait une magie de pacotille enrobée de jolies formules. La magie, puisque le mot est admis, c’est tout autre chose.

Par abus de langage on s’écrie « C’est magique ! » pour dire « C’est beau », « C’est extraordinaire ». Non. La magie est un assemblage de vérité et de poésie qui ne réside qu’en soi. Dans ces conditions, oui, la magie existe. Elle est le bouillon primordial d’où fuse la flamme. Rien n’est plus vrai que ce qui naît dans mon esprit. Pas « réel », Vrai. Volatil, mais vrai. La preuve rationnelle satisfaisant la matérialité qui nous emprisonne n’est en rien nécessaire à la vérité du dragon.

De la même manière, ce que je vois du monde n’est pas ce qu’il est convenu de voir et de nommer dans le code ordinaire du langage. Le dragon n’est pas ce que l’imaginaire collectif à lié à ce mot. Je ne suis pas le dragon de quelque série bon marché, je suis, à ces moments bien  précis, et c’est tout.

Le dragon qui traverse en moi et hors de moi, est si totalement moi qu’il est plus proche de tout ce que je tais. Il transcende le langage et l’image et lui aussi, il est.

Dans cette dimension-là, ma peau n’est plus ma peau, mon visage n’est plus mon visage, mon humanité n’est plus de l’humanité. Je suis espace, temps, infini. J’embrasse ce qui est et ce qui n’est pas. Je traverse le plein comme le vide, la pensée est une essence plutôt qu’une compréhension, tout n’est qu’évidence.

Alors pourquoi dragon ? Dragon, fourmi, ai-je seulement choisi ? C’est un mot pour une forme que rien ne limite. Le dragon est à mon corps ce que la poésie est au langage, une forme libre qui mêle possible et impossible. Il est oxymore et contient l’harmonie et les antagonismes.

L’essence du monde circule le long voies immatérielles que seule une forme s’abolissant du vaste et de l’infime peut suivre et, dragon donc, je m’immerge dans ce qui est au-delà des apparences et du langage, ivre jusqu’à l’éblouissante lucidité.

LZ

Rouge

cinabre
Cinabre

Rouge est humain. Par le sang, par le désir qui l’anime sans cesse, l’homme est dans le rouge de sa naissance jusqu’à sa mort. Les yeux fermés, tournés vers le soleil, la lumière explose non pas en blanc  mais filtrée par la peau où circule le sang. Les yeux clos, la lumière nous illumine en vermillon et cela conditionne notre existence.

 

L’homme rouge, tragique. C’est le crime, le sang versé. Crime crapuleux, crime d’état, la violence frappe et le corps se fissure, laisse échapper son souffle, des fluides disgracieux mais surtout, plus frappant que tout, notre précieux sang. Forcément, cela inspire ! Les révolutions s’insurgent en rouge, les totalitarismes écrasent en rouge, et la littérature de l’héroïsme baigne dans le carmin des exploits virils, forcément mortels, toujours fatals. Depuis Achille, demi dieu si solaire, versant le sang d’Hector sur le sable aux portes de Troie, jusqu’à Colin,  tout petit homme vaincu par l’absence de rêve dans l’Ecume des jours qui fait pousser des roses sur les fusils,  le rouge est marié à la guerre, tout comme la guerre semble chevillée à l’homme. Même le refus militaire de Vian est rouge car c’est dans le rouge que l’arme porte la mort, là se tient le symbole. Le sang coule, dedans puis dehors.

Mais le rouge des hommes a aussi trouvé, parfois, le chemin d’une élévation moins guerrière. Chrétien de Troye prête au tout jeune Perceval une méditation contemplative à partir de la neige et de trois gouttes de sang, dans lesquelles sont préfigurés à la fois l’élévation à laquelle il est destiné et les sacrifices qu’on attend de lui.  La transcendance pointe son nez. Ce rouge-là devient une possible rédemption au travers d’une innocence qui, bien qu’érodée par l’expérience de la vie, ne perdra ni sa force ni sa pureté. A l’apogée de la Courtoisie, le rouge de la blessure jette un pont littéraire entre l’homme et son dieu. C’est l’élégance de notre faiblesse devenue force et grâce. C’est peu de chose cependant face à la puissante église qui, elle aussi, a aimé le rouge.
La robe empesée des cardinaux, en éloignant les hommes de l’amour pour mieux les ancrer dans le terrestre signifie en quelque sorte l’abandon de la transcendance. C’est le rouge du pouvoir, héritier de la pourpre impériale romaine et annonçant à qui aurait été assez stupide  pour  l’ignorer que le royaume chrétien est avant tout séculier, n’en déplaise aux gardiens du dogme.

urssGuerre, religion, que reste-t-il ? Dictature ? Ah, là on ne trouve aucune grandeur, mais de ces deux sources, militaire ou religieuse, est né le despotisme. Qu’il s’agisse de dictature ou d’inquisition, le sang, encore lui, a coulé à flot et qu’on se souvienne du rouge des drapeaux soviétiques, de la svastika sur fond rouge des nazi ou du petit livre rouge de Mao, on voit combien Rouge fut dévoyé afin d’inspirer une image calibrée de la force. On a appris à craindre cette couleur tout en s’empressant d’y placer l’espoir révolutionnaire et je me  demande, si  au bout du compte, notre propension à l’espérance n’a pas fini par accepter la dictature du rouge, comme s’il représentait  le nécessaire consentement à un sacrifice avant qu’adviennent des jours meilleurs. La chose politique, qu’elle soit laïque ou religieuse, est toujours salie par le rouge de violences indignes. C’est le péché d’Abraham en quelque sorte. Le rouge sacrificiel du résistant fabrique aussi bien le martyr que le bourreau, et  cette paire indissociable perpétue les haines et les guerres.

Cela fait une boucle. Le mal, cette violence incontrôlable et comme surgie de nous-mêmes est le dévoiement de la force brute qui pulse en nous et nous fait vivants. Il nous précipite dans la peine; l’Histoire est remplie de chapitres écrits en rouge avec le sang des hommes acheté à bon marché, soit par la force, soit avec des idéologies mensongères.

Pourtant, il n’y a pas que cela. En raison même peut-être de sa proximité avec l’horreur, le rouge a aussi servi  la vie, et plus encore la beauté. Ceci au point qu’en Russe ancien, le même mot signifiait « rouge » et « beau ». La Place Rouge chère au cœur des moscovites  est une erreur de traduction, un anachronisme en quelque sorte. Elle est un peu rouge, certes, mais surtout belle aux yeux de ceux qui la conçurent. Le rouge est beau, et même notre bien aimé petit chaperon rouge se désigne, de par la couleur de sa capeline, comme éminemment désirable. Enfant coquelicot, elle est la jeune fille interdite, celle qui surclasse tous les désirs.

chaperon

Car parler du Rouge amène bien sur à parler des femmes.  Encore une fois il s’agit de sang  et d’un rouge périlleux d’une certaine manière, lié à la naissance et à la mort. Mais cela reste notre nature. On peut considérer que notre mortalité est une tragédie, notre fragilité face aux périls de l’existence aussi, mais c’est néanmoins ce que nous sommes. Invincibles, invulnérables, nous ne serions plus humains mais divins – ou robots, peu importe. La présence des femmes rappelle à chacun que le processus de la vie aussi commence dans le rouge de la naissance. Pour ma part, je vois en cela une couleur moins flamboyante que la pourpre impériale ou le rouge tragique des guerres. La vie  est pleine de terre, de poussière, de sueur et le rouge des naissances n’échappe pas à cette loi des mélanges. C’est même sans doute grâce à elle que nous sommes propulsés dans le monde des couleurs et des sons, dans la vie.

La misogynie judéo-chrétienne est-elle liée au déni de cette « impureté » ? Il a fallu transcender les choses pour les rendre spirituelles et acceptables, littéraires mêmes. Par rejet autant que par volonté de pouvoir, Le discours religieux a bel et bien associé le sang versé en tribut à la vie par les femmes à un danger, à quelque chose d’impur. Danger de la séduction, danger de la chute. Le discours n’a pu s’accommoder  de la matière brute qui nous compose sans la travestir.

L’interdit sublimant le désir, le voici transformant les choses les plus simples en une grandiose parade amoureuse pleine de vermillon et de carmin, dans toutes les déclinaisons de la passion. La rose rouge de Carmen, celle si capricieuse du petit prince, la rougeur vénéneuse du camélia de la dame du même nom… Le rouge a transformé la femme une héroïne tragique qui meurt souvent, car l’amour ne saurait se satisfaire de simplicité. Le Grand Amour est l’Impossible Amour, dans lequel la femme entraine son amant, parce que, on y revient une fois de plus, Rouge est mort, superbe mort, musicale mort, mais fin tout de même, et défaite.

Que dire de cette ambivalence ? Vital et mortel à la fois, le sang s’est accaparé la couleur qui le caractérise faisant d’elle le symbole de tout et son contraire. Rouge est promesse de félicité et d’apocalypse.  Rien n’illustre mieux cela à mes yeux  que les plages de Normandie. Quand j’y allais contempler les grands incendies de soleil couchant, j’étais émerveillée. Tant de beauté coupait le souffle. Et puis un jour, j’ai lu une lettre écrite au lendemain du 6 juin 1944. Il y était dit que ce jour-là, la mer  était rouge tant le sang des hommes l’avait noyée. Depuis, les deux images se mêlent sur le ruban des grèves, la beauté parfaite de la nature, et la détresse absolue des hommes.

Rouge est humain n’est-ce pas ? On y projette tout de sa vie ou presque. C’est le miroir des émotions. Il habille les femmes, resplendit dans les rubis,  enivre dans l’arrondi des verres, réchauffe et réconforte dans le rougeoiement des braises en hiver. Rouge, c’est notre intimité, les secrets de chacun, à la fois semblables et uniques. C’est un mythe à lui tout seul, un paradoxe entre mensonge et réalité.

Pour en finir, provisoirement sans doute, il reste heureusement le rouge compensatoire des excellents vins, qu’ils soient de Bordeaux, de Bourgogne, d’Italie, d’Afrique ou de Californie.  Il reste ce rouge sombre et goûteux qui lui aussi manie le paradoxe, réveillant ou anesthésiant l’esprit selon ce qu’on attend de lui, selon ce que nous sommes. Mixte, ravissant indifféremment hommes et femmes par la finesse de son bouquet, le vin a le mérite de réconcilier l’homme avec un sang venu cette fois de la terre, plus sombre que le sien sans doute mais pas moins riche de possibilités. Le rouge du vin ouvre la porte à une forme de liberté qui s’affranchit des codes de l’héroïsme et de la vertu. On peut  noyer dans le bordeaux toute la rigueur de la pourpre et troquer la grandeur contre un peu de folie, et ça, c’est bien.

LZ

Brun

teintebrun-macchiatoBrun est fasciste mais brunes sont les femmes du sud, ocre est convivialité et marron a la douceur vernie des fruits du marronnier qui déformaient mes poches dans mon enfance.
L’histoire a chevillé dans nos mémoires une idée de morosité à la couleur de la terre, peut-être parce qu’on y ensevelit nos morts. Les obsèques ont pour armoiries le gris et le noir, teintés de la terre en hiver – c’est toujours une forme d’hiver que mettre en terre le corps de ceux qui furent. La nudité, le froid, les arbres dénués de leur parure après l’enchantement flamboyant de l’automne, tout dans l’hiver tire le brun vers le noir de la nuit et de l’oubli.

On peut se demander pourquoi le brun sied-il si bien aux méchants ? Pourquoi le sombre si semblable à une inhumation a-t-il séduit les fascistes ? Brun est presque noir. Il est austère, il a la rugosité sans fioriture de la bure et du travail ; brun ne promet une dureté sans tendresse à nos imaginaires et le brun fasciste a été porteur d’une promesse mensongère de probité et de tradition, un faux rempart dressé devant le rouge que l’espoir révolutionnaire faisait bouillir dans la marmite plébéienne.

Dans l’esprit des gens, était-il une valeur refuge ? Les tuniques brunes les renvoyaient-elles à la noble aspiration de la Réforme, laquelle ne faisait que reprendre un combat plus ancien encore ? Car avant Luther, il y avait eu l’Italie. On parle de l’or bien sur, mais le brun a aussi ses lettres de noblesses, et la bure franciscaine les lui avait données. La robe marron avait la beauté et la grandeur d’un désir transcendant. Elle s’était, par sa simplicité, détachée des prétentions de pureté d’ordres plus blancs, mais plus salis aussi. Pauvres les moines, pauvre le textile, donc brun.
Brun est la couleur de la misère et approcher de la pauvreté par le biais d’une authentique ascèse, c’était déjà une forme de sainteté.

Il y a des excès, bien sur. A trop en faire on tombe dans l’exhibitionnisme mais rien, malgré tout, n’a jamais éradiqué la vérité brune de la poussière sur le corps desséché des miséreux à travers les âges.

Les anonymes et les sans-noms ont aussi leurs grâces pourtant. Compensation sans titre, certes, mais universelle. Les grecs ne s’y étaient pas trompés. Ils avaient prêté à la terre l’un de leurs dieux les plus turbulents, un bouc à la robe couleur de sol. Pan, double dévergondé de la fière Perséphone en quelque sorte, qui s’emploie à faire pousser de la terre non pas ce qui nourrit sagement, mais ce qui enivre jusqu’à la folie. De l’ocre jusqu’au marron foncé, il a entretenu dans les plis de la terre antique la foule des nymphes, des dryades et des satyres, consommant la vie sans soucis d’ordre ni de raison. Nul richesse pour Pan, seulement une existence à pleine main avec, les jours de fêtes, Dionysos à sa table tirant son meilleur vin de ceps noueux. L’âme de la terre s’épanouissait sous les pas d’un dieu fou dont le seul luxe avait la couleur pourpre des vins qui ravissent et le corps et l’esprit.bois-ceramique-03
Par quelle miracle la vie brute devient-elle l’essence de la joie, de la fête, de l’art de vivre ? Le rêve sans doute. L’homme sans haute naissance œuvre au plus simple et invente l’Art quotidiennement. Bruns sont les meubles les plus simples, bruns sont les bancs pour les invités, brunes sont les tables dressées pour le repas, que l’or des vernis conduit jusqu’aux portes de la blondeur.

Brun devient chaleur et depuis nos premiers pas, nous savons que marron n’est pas une seule couleur mais cette infinité de teintes sur laquelle nous posons nos mains, qui accueille nos affaires, qui nous entoure et nous protège.

Marron les souvenirs parfumés à l’encaustique avec, dans un rai de lumière, la danse des poussières en suspension. La puissante cire qui ressemble au miel transforme le meuble sombre en artefact brillant et doux au toucher. Marron est une couleur tactile plus que toutes les autres. Elle évoque la rampe de l’escalier usée par des centaines de mains, la commode et son grain irrégulier vibrant sous la pulpe des doigts et son trésor de foulards. Marron, c’est toutes ces textures, les raccords parfois fatigués entre les planches, le parquet qui grince, les lattes dont on sait lesquelles sont disjointes, lesquelles sont encore solides sous les pieds. C’est aussi ces efforts de réparations sur l’objet auquel on tient, sur le meuble qui n’a de valeur que dans notre cœur.

Brun nous accompagne tout au long de notre vie, discret, presque invisible. Le revendiquer pour d’autres gloires, c’est une forme de trahison. Il a la saveur de l’utile, du quotidien. C’est le bois, la magie de l’ébénisterie dans nos vies. Brun n’est pas loin de l’or si on y songe. C’est la terre transmuée par l’homme.

C’est la couleur de notre humilité et du partage que la nature consent à faire avec nous.

LZ